30 juin 2008
LA LOI DU MAITRE ET DE L'ESCLAVE
Élections au Zimbabwe
LA LOI DU MAÎTRE ET DE L’ESCLAVE
« C’est seulement par le risque de sa vie qu’on conserve la liberté, qu’on prouve que l’essence de la conscience de soi n’est pas l’être, n’est pas son enfoncement dans l’expansion de la vie… L’individu qui n’a pas mis sa vie en jeu peut bien être reconnu comme personne, mais il n’a pas atteint la vérité de cette reconnaissance comme reconnaissance d’une conscience de soi indépendante. Pareillement, chaque individu doit tendre à la mort de l’autre quand il risque sa vie, car l’autre ne vaut pas plus pour lui que lui-même ; son essence se présente à lui comme un Autre, il est à l’extérieur de soi, et il doit supprimer son être-à-l’extérieur-de-soi… » « G.W.F. Hegel, La phénoménologie de l’esprit, Tome.I.pp 159-160 »
Depuis, le 29 mars 2008, date du premier tour des élections présidentielles au Zimbabwe, ce pays africain frontalier d’Afrique du Sud et ancienne colonie anglaise, se vit propulsé sur le devant de la scène médiatique. Par suite de la contestation des résultats du premier tour par le MDC (Movement for Democratic Change), la Commission électorale a procédé le 19 avril au recomptage des voix dans 22 circonscriptions sur 210, en attribuant à Tsvangirai, le candidat du parti d’opposition 102 sièges contre 97 sièges au ZANU-PF, le parti du président sortant Robert Mugabe. Un second tour a donc été organisé et a eu lieu le 27 juin à l’issue duquel le président sortant Robert Mugabe est réélu à plus de 83% des voix pour un sixième mandat après le retrait de son rival du premier tour des élections présidentielles.
Bien avant les élections présidentielles au Zimbabwe, le régime du président Robert Mugabe était sur la sellette et l’objet de toutes les critiques. Les griefs adressés au président zimbabwéen ne manquent pas, mais nous en avons retenu deux : Robert Mugabe n’hésite pas à affamer son peuple pour garder le pouvoir et il est dictateur qui viole les principes de la démocratie en pratiquant la violence politique à l’égard de ses opposants politiques. Nous avons voulu savoir pourquoi Robert Mugabe qui fut un temps l’enfant choyé de l’Occident dans les années 1980, est tombé en disgrâce et il est devenu ce paria vilipendé pour son autoritarisme et son régime dictatorial.
Mugabe affame son peuple…
Le régime de Robert Mugabe est souvent accusé d’être le responsable de la famine et de la misère qui frappe le peuple du Zimbabwe. Cette accusation est mal fondée surtout quand elle émane des Etats capitalistes européens qui sont à l’origine de tous les malheurs qui frappent non seulement le Zimbabwe mais l’ensemble du continent africain. Car la famine en Afrique n’est pas une fatalité tombée un matin du ciel mais elle puise ses racines dans le colonialisme et l’impérialisme qui s’abattirent sur cette région du monde depuis la fin du XIXe siècle. Ceux qui reprochent à Robert Mugabe d’être le responsable de la famine, de la misère et de la mort du peuple zimbabwéen ont la mémoire courte et oublient qu’ils en sont les véritables causes et ce depuis que les Etats impérialistes d’Europe occidentale ont décidé à la conférence de Berlin en 1884, de mener une politique de pillage à grande échelle des ressources naturelles de l’Afrique. Quand on fait porter le chapeau sur le seul Robert Mugabe, on cherche désespérément à divertir l’opinion publique internationale et occulter les conséquences ravageuses induites par l’impérialisme occidental qui doit être tenu pour seul responsable, car c’est son action qui a provoqué la destruction des structures de l’économie de subsistance et qui a entraîné la création d’une économie d’exportation destinée à satisfaire la seule demande solvables des métropoles capitalistes. On reste tout de même ébahi devant le fait que c’est un continent qui se meurt tous les jours alors que l’Afrique possède d’énormes richesses minérales et végétales (voir sur le blog notre article, Pourquoi l’Afrique se meurt-elle ?)
Mugabe est un dictateur…
Le mot que l’on entend souvent à propos du régime politique Zimbabwe, c’est le mot dictature. Ces derniers jours nous avons entendu un autre mot, le mot simulacre pour mettre en cause les résultats des élections présidentielles. Depuis quelques années, Robert Mugabe est devenu pour les médias occidentaux un monstre et un dictateur qui ne respecte aucunement les règles de la démocratie telles qu’elles sont définies par les Etats occidentaux. Il est vrai que le Zimbabwe de Robert Mugabe n’est certes pas cet Etat démocratique mais nous aurions voulu savoir où sont les Etats véritablement démocratiques en Afrique ou ailleurs dans le monde. Même les Etats occidentaux qui accusent les autres Etats d’être des dictatures sont loin d’être ce modèle de démocratie dont rêve tout un chacun. L’électeur anglais, français, allemand etc est-il réellement plus libre dans le choix de ses représentants que l’électeur zimbabwéen ou nigérian ? On ne peut qu’en douter. Pour aller plus loin et nous dirons que l’électeur occidental est beaucoup moins libre dans ses choix pendant les élections que l’électeur africain, car il est soumis à des moyens de propagande et de manipulation de son psychisme infiniment plus sophistiqués et beaucoup plus efficaces et percutants que ceux employés dans les Etats du tiers-monde. Il faut bien reconnaître que les Etats capitalistes d’Europe et d’Amérique ont derrière eux une longue expérience en matière d’élections et de suffrage universel, ce qui leur a permis de mieux connaître les ressorts du psychisme humain et de mettre au point les techniques les plus redoutables par leur efficacité pour manipuler et pour orienter utilement les choix des électeurs. Autrement dit, contrairement aux idées reçues, les Etats donneurs de leçons de démocratie sont au fond les Etats les plus dictatoriaux de la planète à cause de leurs énormes matériels et immatériels dont ils disposent pour manipuler comme bon leur semble leurs opinions publiques qui sont soumises à un long et incessant matraquage médiatique pendant des mois voire des années avant les échéances électorales comme en témoigne la campagne menée en France par le lobby juif et les groupes industriels qui détiennent le monopole exclusif des mass medias pour faire élire le futur serviteur de leurs intérêts économiques et politiques, Nicolas Sarkozy.
C’est pourquoi, il serait hors de propos de considérer les Etats-Unis et l’Europe comme un vrai modèle de démocratie quand il critique le régime dictatorial de Robert Mugabe. On se souvient que Georges Bush ne devait son élection comme président qu’à des juges de la Cour suprême. L’Europe n’a pas non plus de leçon de démocratie à donner à Robert Mugabe quand on sait que la volonté populaire exprimée en France par le rejet le 29 mai 2005 du projet du traité constitutionnel européen a été bafouée après l’élection de Sarkozy en 2007. Le mini traité simplifié mijoté à Lisbonne a finalement été ratifié par le Parlement et cela dans le but d’échapper au verdict populaire. La toute dernière leçon antidémocratique donnée par l’Europe est le rejet du traité constitutionnel européen par les Irlandais et toutes les manœuvres qui se trament actuellement en coulisse pour le court-circuiter. En effet, depuis le 13 juin dernier, jour du rejet par le peuple irlandais du traité constitutionnel européen, parmi les solutions alternatives visent à faire revoter les irlandais avec l’espoir que les électeurs soumis désormais à une intense campagne de propagande changeront d’avis dans quelques mois comme ils l’ont fait lors du traité de Nice rejeté la première fois mais ratifiée la seconde fois. Par peur d’un vote négatif par le peuple anglais, la Grande Bretagne de Tony Blair n’a jamais osé soumettre le projet du traité constitutionnel au vote populaire. Le successeur de Blair, Gordon Brown a préféré faire ratifier le traité européen par le parlement britannique, un stratagème utilisé pour court-circuiter le vote populaire anglais. Les Etats qui ont ratifié le traité européen ont préféré le faire par leurs parlements et non par leurs peuples. Logiquement, c’est le régime de Robert Mugabe qui devrait donner une leçon de démocratie à cette Europe du Grand Capital qui préfère passer par l’intermédiaire d’une majorité inerte conformiste et ankylosée au lieu de se soumettre directement au verdict populaire.
Non seulement les démocraties occidentales préfèrent se passer de leurs peuples quand ils sentent que leurs intérêts sont en jeu, ils ont pratiqué la même stratégie au Zimbabwe en essayant, après avoir perdu le pari sur leur poulain préféré Morgan Tsvangirai, de saboter le second tour des élections présidentielles par la violence physique et psychique. Nous avons alors entendu des appels à la réunion du Conseil de sécurité pour demander l’annulation des élections zimbabwéennes et même l’intervention militaire dans le pays pour empêcher l’élection de Robert Mugabe. Cet appel lancé par le chef de l’opposition à l’entrée des troupes sur le sol de son propre pays dans son propre rappelle à bien des égards l’exemple irakien où les opposants au régime de Saddam Hussein sont arrivés en même temps avec leurs femmes, enfants et valises que les tanks et les blindés américains.
Pourquoi Robert Mugabe est-il devenu ce paria et cet affreux dictateur ?
Le Zimbabwe, ancienne Rhodésie du Sud, qui accède à l’indépendance en 1979, était une colonie anglaise depuis 1890. Avant 1923, les territoires de l’ancienne Rhodésie du Sud était contrôlé par la (BSAC),British East India Compagny fondée par l’homme d’affaires anglais né en Afrique du Sud, Cecil Rhodes qui se vit accordée une charte d’exploitation datant de 1889. Quand le gouvernement britannique prit le contrôle de la BSAC et des territoires la Rhodésie du Sud, il fit voter en 1930 une loi, la « Land Apportionment » attribuant 45% des terres à des fermiers blancs. En 1961, une nouvelle constitution fut votée donnant tous les pouvoirs à une minorité blanche qui représentait seulement 1% des populations locales. En 1965, Ian Smith fit de la Rhodésie du Sud, un Etat indépendant gouverné par une minorité blanche. Cette proclamation d’indépendance déclancha aussitôt une guérilla qui dura pendant quatorze et qui était menée par le parti ZANU-PF dont l’un de ses dirigeants, Robert Mugabe allait devenir en 1980 le premier ministre du nouvel Etat indépendant, le Zimbabwe.
Les premières années du gouvernement Mugabe ont commencé comme ce pour tous les Etats africains nouvellement indépendants par mener une politique de libéralisation de l’économie nationale et sa dépendance vis-à-vis de l’économie capitaliste internationale. Pour accorder leurs aides financières à ce jeune Etat qu’est le Zimbabwe, les Etats capitalistes, le FMI et la Banque mondiale lui imposent des conditions draconiennes. En Octobre 1990, le gouvernement zimbabwéen était contraint de supprimer les barrières douanières et de mettre en place les premières mesures de privatisation des principaux secteurs de l’économie conformément à un programme quinquennal appelé « The five-year Economic Structural Adjustment Porogramme(ESAP). Ce programme visait à abolir le contrôle des prix et des salaires, la réduction des dépenses publiques et la dévaluation du dollar zimbabwéen de 40%, la suppression des aides aux produits de première nécessité, la restructuration des principaux secteurs de l’économie locale. Ce premier programme fut aussitôt suivi par la Framework for Economic Reform mise en place pour la durée de 1991 à 1995 et visant la suppression de toutes sortes d’aides au secteur public. En 1998, le gouvernement zimbabwéen lance la deuxième phase du Structural Adjustment Programme connu sous le nom de Zimbabwe Programme for Economic and Social Transformation(ZIMPREST) avec à la clé la réduction du déficit budgétaire à moins de 5% du PNB.
Comme il était prévu et prévisible, les effets de toutes ces mesures sur l’économie et les populations du Zimbabwe ne tardent à se faire sentir. Outre la dévaluation du dollar zimbabwéen, la suppression des barrières douanières ouvre le marché local aux produits importés de l’étranger moins chers, entraînant ainsi la ruine des industries locales et l’accroissement du chômage dont le taux atteint 60% en 2003 et même 80%. La productivité dans le secteur manufacturier a baissé de 11,9% et de 4% dans le secteur minier en 2001. En dix ans, entre 1991 et 2001, le PNB a baissé de 11,5%. En 2001, l’inflation atteint 100% et 585% en 2005. Selon une étude menée par le gouvernement en 1995, 62 % des populations urbaines vivait dans le pauvreté et encore un peu plus les populations rurales qui représentent 72% de l’ensemble des habitants du pays. Cette augmentation de la pauvreté a été provoquée par les mesures draconiennes de libéralisation de l’économie imposées au Zimbabwe par la Banque mondiale et le FMI et qui se sont traduites la plupart du temps par la suppression des aides accordées aux secteurs de la santé et de l’éducation. Autre conséquence spectaculaire des mesures imposées par le FMI est l’accroissement des inégalités sociales dans le pays puisqu’en 1995, le 10% des populations les plus pauvres possédait 2% des richesses produites alors qu’en même temps le 10% le plus riche contrôlait 40,4% des richesses sociales.
L’inflation et le chômage ont provoqué en décembre 1997, des mouvements de protestation et des manifestations à travers tout le pays. C’est en surfant sur cette vague de mécontentement populaire qu’émerge le parti d’opposition, le MDC, né lors d’un meeting à Harare, la capitale, le 11 septembre 1999 incluant dans son programme politique, la gratuite de l’enseignement primaire et secondaire, l’instauration d’un système de santé gratuit et la mise en place d’un vaste programme de construction de logements sociaux. Mais ce programme n’a aucune chance de trouver la moindre application du fait des orientations politiques du MDC qui sont inspirées par Tony Blair qui continue la politique initiée par Madame Thatcher dans les années 1980.
Pour faire face à une situation devenue explosive, le gouvernement de Robert Mugabe était mis sous pression et des populations en général et de ses principaux soutiens politiques en particulier. D’abord, les paysans pauvres du pays se sont emparés de terres appartenant à des fermiers blancs. Parmi ces nouveaux occupants il y a d’anciens vétérans devenus impatients 15 ans après la fin de la guerre d’indépendance. Après avoir perdu le soutien des populations urbaines et une partie des syndicat qui se séduite par le MDC et sous la pression aussi d’une grande partie des membres de son parti le ZANU-PF, Robert Mugabe était obligé de chercher une ligne politique susceptible de contrecarrer les effets désastreux de sa politique de libéralisation de l’économie. C’est ainsi qu’il est entré en 1999 en conflit ouvert avec ses anciens maîtres impérialistes en procédant d’abord à la mise en place d’une politique de contrôle des prix pour endiguer l’inflation. Mais cette mesure n’étant pas si efficace à cause de l’existence d’une économie informelle à l’intérieur du pays, Mugabe avait cru alors trouver la clé de la solution dans l’expropriation des fermiers blancs d’une partie de leurs terres.
Quand Robert Mugabe prend le pouvoir en 1980, il y avait 6000 fermiers blancs qui possédaient 70% des terres agricoles contre 600 000 petits paysans noirs propriétaires de terres pauvres incapables d’assurer leurs moyens de subsistance. Une première réforme est intervenue en l’an 2000, connue sous le nom de « Lancaster House Agreement » visant a redistribuer des terres à 50 000 familles africaines. Mais cette réforme s’est révélée insuffisante puisque seuls 4500 fermiers blancs détenaient 12 millions d’hectares et employaient 1,2 million ouvriers agricoles contre un million de petits paysans africains qui ne possèdent que 16 millions d’hectares de terres qui sont généralement de faible rendement. Dans un premier temps, Mugabe a demandé aux 4500 fermiers blancs de se dessaisir de la moitié de leurs terres cultivables, soit 6 millions d’hectares. Face à l’intransigeance du gouvernement britannique qui refusait de financer une réforme agraire au Zimbabwe, Mugabe a procédé à des mesures d’expropriation des terres appartenant à des fermiers blancs et leur redistribution dans un premier à 67 000 familles paysannes et dans second temps à 100 000 familles paysannes.
C’’est cette politique d’expropriation des fermiers blancs au Zimbabwe qui a poussé le gouvernement britannique à soutenir la création d’un parti d’opposition au gouvernement de Robert Mugabe, en l’occurrence le MDC. Ce nouveau parti s’oppose à la politique de l’expropriation des fermiers blancs, ce qui explique le soutien politique et financier apporté par ces derniers au candidat de l’opposition Morgan Tsvnagirai. Pendant les élections présidentielles, ce sont ces fermiers blancs qui ont pris en charge la campagne électorale du leader de l’opposition en organisant des meetings à travers tout le pays et en appelant dans la presse qu’ils contrôlent à voter pour le candidat du MDC.
C’est cette politique d’expropriation des terres des fermiers blancs au Zimbabwe qui a mis le feu aux poudres en faisant de Robert Mugabe l’horrible et l’affreux dictateur et l’homme à abattre par les Etats capitalistes. Car toucher au sacro saint droit de propriété, c’est saper carrément le fondement même du système d’exploitation capitaliste. C’est pourquoi, l’abolition du mode de production capitaliste passe d’abord par l’abolition de la propriété privée des moyens de production. C’est parce que Robert Mugabe s’est trop rapproché du centre névralgique du système d’exploitation des hommes qu’il a été mis au ban des Etats capitalistes et il est devenu le paria de quelques Etats qui s’érigent en communauté internationale.
FAOUZI ELMIR
Mots-clés :Zimbabwe, élections présidentielles, Mugabe, dictateur, expropriation, fermiers blancs
14 juin 2008
LA DEMOCRATIE DU GRAND CAPITAL
LA DÉMOCRATIE DU GRAND CAPITAL
Le peuple irlandais a parlé et a dit NON au traité de Lisbonne. Aussitôt les résultats connus, les commentaires vont bon train et les stratagèmes destinés à annihiler les résultats de ce vote négatif de l’Irlande fusent de tous les côtés. Comme le grand capital se trompe rarement dans ses évaluations économiques et dans ses choix des hommes appelés à servir ses intérêts, il s’est mis à quatre pattes pendant deux ans, de 2005 à 2007, pour faire élire son homme lige, Sarkozy. Après son élection, Ce dernier s’est empressé de concocter à Lisbonne un « traité simplifié » qui sera ratifié par voie parlemantaire allant ainsi à l’encontre de la volonté du peuple français qui rejeta le 29 mai 2005 le « projet établissant une constitution pour l’Europe » Quel bel exemple d’usurpation de pouvoir et de détournement de la représentation nationale à des fins purement mercantiles. Les donneurs des leçons en démocratie et en droits de l’homme hurlent souvent contre les dictatures Birmane, nord-coréenne, zimbabwéenne alors qu’ils n’hésitent pas un instant à bafouer la volonté populaire quand elle ne va pas dans le bon sens, c’est-à-dire dans le sens voulu par les représentante et les gestionnaires des affaires du grand capital dans la sphère politique. Ceux qui ont suivi de plus près les stratagèmes institutionnels utilisés par Sarkozy pour aliéner le vote du NON français et les futures manœuvres destinées à détourner le vote du NON irlandais se rendent vite compte de cette démocratie de pacotille.
A l’origine, ces sont les Etats qui ont encouragé et accompagné l’accumulation du capital en favoriant la formation de grands ensembles nationaux. Ces mêmes Etats ont également facilité l’exportation du capital financier et le capital industriel durant la phase impérialiste du développement du capitalisme à la fin du XIXe siècle jusqu’en 1914. Paradoxalement, les deux guerres mondiales du XXe siècle ont permis la régénération du capitalisme grâce à la mondialisation du marché. Ce paradoxe s’explique par le fait que tout le procès de l’accumulation du capital se résout en une surproduction, les guerres et les destructions étant une cure d’amaigrissement pour un capital dévalorisé et unepurge salutaire d’une surpopulation inutile économiquement car elle est généralement insolvable. C’est pourquoi, on remarque que les lendemains des guerres sont toujours des lendemains qui chantent et correspondent à des périodes d’euphorie pour le capital qui s’est régénéré entre-temps en se fructifiant et en se valorisant grâce à la reconstruction des Etats en ruine. Mais, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, il fallait compenser la perte de marchés et débouchés occasionnée d’un côté par le basculement d’une partie du continent européen dans le camp socialiste et de l’autre la perte des anciennes colonies africaines. La création d’un formation d’un Marché commun européen visait à pallier la perte d’environ 650 000 kilomètres carrés, une zone équivalant aux quatre marchés français, suisse, belge et danois. A cela s’ajoute la perte du marché russe et ses gigantesques réserves en ressources naturelles depuis 1917. C’était Trop beaucoup trop pour le grand capital européen et il fallait reconquérir à tout prix tous ces marchés perdus suite à la division de l’Europe après la Seconde Guerre mondiale. Ce qui a été fait avec succès à la fin des années quatre-vingt du XXe siècle avec le démantèlement du bloc communiste européen.
Une fois les anciens Etats socialistes réintégrés dans le giron capitaliste, il fallait passer à la vitesse supérieure maintenant que l’obstacle idéologique est écarté. Il était essentiel de procéder rapidement à la mise en place de toute une panoplie institutionnelle pour mettre au diapason les vingt sept pays de l’Union européenne. Doter l’Europe d’une constitution, c’est le réponse logique pour prévenir les aléas des changement de gouvernement et pour harmoniser les politiques économiques des Etats membres. Le nouveau rôle des Etats consisterait désormais à transposer dans les législations nationales les orientations générales et les injonctions du grand capital européen représenté par les institutions européennes de Bruxelles.
A présent, les Etats ne maîtrisent ni les principes de leur politique économique ni les moyens financiers dont ils ont besoin pour réaliser des projets nationaux. C’est la Banque centrale européenne qui décide désormais de la politique monétaire des Etats membres. Le dernier exemple des marins pêcheurs en colère est éloquent à cet égard car il montre à quel point les Etats sont dépossédés de toute marge d’action et ils sont réduits à un simple rôle de figuration puisque le ministre de la l’agriculture et de la pêche était obligé d’aller à Bruxelles pour demander l’autorisation du déblocage de la somme de 110 000 millions d’euros pour aider les marins pêcheurs à amortir la hausse du prix du gasoil. D’ailleurs ces mêmes marins pêcheurs ne se sont pas trompés de cible, puisqu’ils se sont rendus directement à Bruxelles et non pas à Paris pour manifester leur colère. Deux autres exemples nous montrent comment le grand capital est aux commandes depuis longtemps. Le premier est l’allongement démesuré du temps du travail jusqu’à 65 heures par semaine pour augmenter pour satisfaire selon l’expression de Marx la boulimie du capital affamé de surtravail. Le deuxième exemple est l’existence en Europe de 100 millions de personnes vivant avec moins de 800 euros par mois et qui sont les victimes directes des politiques fondées sur le principe d’un « marché intérieur où la concurrence est libre et non faussée » proclamé dans le traité établissant une constitution pour l’Europe.
Le stratagème de Sarkozy pour détourner le vote du NON français et les tractations actuelles pour faire de même du Non irlandais doivent faire réfléchir plus d’un et surtout tous ceux qui nous rebattent les oreilles avec leur discours stéréotypé sur le démocratie et les droits de l’homme. Ce n’est pas en jetant un chiffon de papier dans l’urne que l’on ce croit vivre dans une démocratie. Contrairement aux apparences, ceux qui commandent dans les démocraties occidentales, ce ne sont ni les peuples ni leurs représentants, ni les gouvernements ni les opinions publiques mais les détenteurs de la Propriété capitaliste. Les mass médias et la périodicité des échéances électorales laissent à penser que ce sont les hommes politiques qui gouvernent les démocraties occidentales. On nous dit que la démocratie, c’est l’alternance où la majorité d’aujourd’hui sera la minorité de demain et vice versa. On nous dit aussi que le pouvoir dans les sociétés actuelles est dilué en une myriade de pouvoirs cachés et informels, des pouvoirs partagés entre différents sphères et acteurs, sphère politique, société civile, consommateurs, associations etc. Or ces pouvoirs dilués, partagés, éclatés relèvent de quelques utopies et de quelques illusions sur le pouvoir. La réalité du Pouvoir dans les démocraties occidentales repose pour l’essentiel sur la réalité même des multiples rapports du Pouvoir et de la Propriété. Le Pouvoir de la Propriété capitaliste se donne rarement à voir, il décide tout simplement et détermine quels pouvoirs pourront s’exercer et pourquoi faire. On nous décrit souvent comment les pouvoirs s’exercent mais non pourquoi ils s’exercent ainsi. Les pouvoirs de la propriété ne sont pas matérialisés dans le seul régime juridique de la propriété privée mais ils forment ce que Michel Foucault appelle la « microphysique du pouvoir ». Les pouvoirs de la propriété s’étendent à l’ensemble de la vie pratique, le logement, le transport, le travail, la culture, la formation, la presse, la vie de la culture etc. En un mot, la Propriété capitaliste conditionne tous les autres pouvoirs et détermine leurs propriétés intrinsèques. Si le grand capital ne se donne pas trop souvent à voir et ils n’aime pas trop exhiber son Pouvoir, il arrive parfois à se montrer fort coriace surtout quand les processus politiques contrarient ses stratégies hégémoniques ou freinent ses ambitions mercantiles. Dans ce cas là, le grand capital n’a pas d’états d’âme, car il peut choisir n’importe quel régime politique, le fascisme, la démocratie ou la dictature, pourvu qu’il lui assure les conditions optimales pour prospérer, s’accumuler et s’amasser. C’est pourquoi les bulletins de vote des électeurs français, hollandais et irlandais sont comme dans le combat entre David et Goliath, des simples chiffons de papier face au Pouvoir hégémonique du grand capital.
FAOUZI ELMIR
Mots-clés : Ireland, Europe, rejet du référendum.
12 juin 2008
COMMENT COMBATTRE LE MARXISME AVEC UNE "INTRODUCTION A MARX"
COMMENT COMBATTRE LE MARXISME AVEC UNE « INTRODUCTION À MARX »
«Ce qu’a perdu le prolétariat militant d’Europe et d’Amérique, ce qu’a perdu la science historique en cet homme, on ne saurait le mesurer. Le vide laissé par la mort de ce titan ne tardera pas à se faire sentir »(Discours prononcé par Engels sur la tombe de Karl Marx le 17 mars 1883)
2008, c’est l’année du 190ème anniversaire de la naissance de Karl Marx le 5 mai 1818 mais aussi celle de son 125ème anniversaire de sa mort le 14 mars 1883. Le jour de son enterrement au Highgate cemetery, il y avait seulement onze personnes. Le 11 mai 2008, Carolus Wimmer, vice-président du Parlement latino-américain (Parlatino)- groupe vénézuelien, prononce devant le mémorial de Marx au Highgate cemetery, un discours dans lequel il rend hommage à ce penseur à qui l’Amérique latine et le Venezuela sont redevables pour son combat au service de l’émancipation de la classe ouvrière. Il affirme que la réalité sociale et historique montre que seul un système socialiste fondé sur les principes du marxisme est capable de lutter d’une manière efficace contre la pauvreté et la misère dans le monde. Il conclut son discours en soulignant la nouvelle vigueur que connaît aujourd’hui la lutte anticapitaliste et anti-impérialiste grâce à l’alliance des partis marxistes, des divers mouvements sociaux et organisations politiques (ABN, Agencia Bolivariana de Noticias, 11 mai 2008)
Par contraste avec le continent latino-américain, les Etats capitalistes d’Amérique du Nord et d’Europe continuent plus que jamais leur combat contre Marx et le marxisme à un moment où tout un chacun peut juger sur pièce du désastre social et humain vingt cinq ans après la déferlante archéo-libérale et la mise en place des politiques économiques par Thatcher en Grande Bretagne et par Reagan aux Etats-unis, poursuivies depuis à des degrés divers par les gouvernements de droite ou de gauche. Il faut dire que la lutte contre le marxisme dans ces pays ne date pas d’aujourd’hui puisqu’elle a commencé du vivant même de Marx qui avait été expulsé de France et de Belgique avant de trouver refuge en Angleterre et devenir apatride. Après l’effondrement du bloc communiste européen, l’antimarxisme prend une nouvelle forme, la mise en avant et l’instrumentalisation de la religion et de la division ethnique et raciale dans le but de détourner l’attention des conséquences désastreuses de la domination planétaire du capitalisme à savoir la paupérisation relative et absolu pour l’écrasante majorité des peuples de la terre, la concentration des richesses sociales et leur accaparement par une poignée de profiteurs et de parasites. Cette manipulation de l’inconscient religieux et l’exacerbation des sentiments ethniques visent à empêcher les victimes d’un système de pointer du doigt le seul responsable de leur malheur, le mode de production capitaliste et l’impérialisme qui en est le rejeton.
Pour illustrer cette guerre larvée et permanente qui continue contre Marx et le marxisme, un petit ouvrage intitulé « Introduction à Marx » est paru en 2006 aux Editions la Découverte dont l’auteur est Pascal Combemale, professeur de sciences sociales en classes préparatoires au lycée Henri IV, auteur également d’une « Introduction à Keynes » et codirecteur du « Nouveau manuel de sciences économiques et sociales ». A notre demande, Les Editions la Découverte ont bien voulu nous envoyer gracieusement un exemplaire de ce livre et nous en remercions. Une fois le livre entre les mains, on s’est aperçu qu’il ne répondait pas à nos attentes, car on a beau cherché cette « autre chose et les clés d’accès à toutes les facettes de cette œuvre(de Marx), à sa richesse comme à ses faiblesses et ses contradictions »(p.5) mais en vain. On s’est alors demandé à quoi bon s’échiner si l’on est condamné à ressasser toujours les sempiternelles vieilleries qui font partie du fonds ancien de l’antimarxisme. Faire un simple compte rendu d’un ouvrage qui n’apporte rien de nouveau à la connaissance de Marx et de son œuvre n’aura aucun intérêt.
C’est en effet cette « tromperie » sur le produit qui nous a finalement décidé à exploiter autrement ce livre. Au lieu de juger le contenu, nous nous sommes plutôt intéressé à la méthode de l’auteur. En effet, après avoir examiné l’agencement du contenu, on s’est aperçu que les critères de la division des chapitres sont discutables et ils sont loin d’être pertinents. C’est donc ce problème de méthode qui nous a interpellé en nous demandant si ce choix n’était pas dicté par des considérations idéologiques. car, on a souvent tendance à réduire la méthode à un simple procédé technique destiné à faciliter l’organisation de nos conaissances. Or, contrairement aux idées reçues, toute méthode est sous-entendue par une idéologie dont elle est solidaire et à ce titre, elle exprime à la fois la façon de voir le monde et l’ordonnancement de ses objets.
Pour bien comprendre les raisons des griefs que l’on est amené à faire de la méthode de Pacal Combemale dans son « Introduction à Marx », nous avons jugé utile d’apporter quelques précisions. Dans tout travail un peu sérieux et ce livre en fait partie, il existe des règles méthodologiques applicables pour mener des travaux de recherche. Ces règles méthodologiques sont dictées par l’appareillage théorique minimal d’un domaine épistémologique, par la nature du sujet à traiter et la problématique à développer. Autrement dit, chaque thème nécessite une méthode qui lui est propre. Par exemple, un sujet dit théorique n’a pas la même méthode qu’un sujet dit empirique. Un sujet dit théorique peut porter sur une théorie(la nature de la lumière, onde ou corps ?), sur un auteur(par exemple Marx), sur une question philosophique(qu’y-t-il après la mort ?) etc. Un sujet dit empirique traite généralement des questions de description et d’analyse des éléments matériels faisant appel à des données quantitatives à l’instar des monographies sur les habitudes de consommation des ménages, l’espérance de vie d’une tranche d’âge etc. Mais cette division entre le théorique et l’empirique n’est jamais rigide, car un sujet dit théorique ne traite jamais que de la théorie pure et il en est de même du sujet dit empirique qui s’appuie sur des postulats théoriques pour valider ses hypothèses du départ. Souvent, sur un sujet dit théorique viennent se greffer généralement des débats, des controverses, des interprétations et des lignes de clivage entre les différents protagonistes. Pour faire de la sociologie du savoir, ce sont les sujets dit théoriques qui provoquent des controverses et des interprétations eu égard aux enjeux idéologiques et politiques dont ils sont porteurs. Le marxisme fait partie de ces sujets dit théoriques qui sont le plus controversés comme en témoignent l’abondante littérature marxiste et les milliers de pages écrites du vivant même de l’auteur et plus particulièrement depuis sa disparition il y a cent vingt cinq ans. Si Marx et le marxisme focalisent tant d’attaques, c’est parce que l’épistémologie marxiste démonte pièce par pièce les mécanismes de l’exploitation capitaliste grâce à l’extorsion de la plus-value et met le doigt sur le nerf sensible d’un système, en l’occurrence le mode de production capitaliste qui domine actuellement la planète entière et qui a causé au cours de son histoire des centaines de millions de morts lors des deux guerres mondiales du XXe siècle sans parler de ses victimes actuelles et à venir dont le nombre ne cesse d’augmenter jour après jour à cause de la faim, de la misère et des petites guerres quotidiennes. Il faut dire que Marx n’a pas été seulement le fondateur d’une épistémologie et d’une méthodologie, il a aussi généré une épaisse et abondante littérature qui empêche de voir clair dans une œuvre et dans une doctrine et qui expose très souvent les lecteurs de Marx à ne lire celui-ci qu’à travers les lunettes déformantes des adversaires du marxisme. Pascal Combemale n’a pas pu éviter ce piège et ce malgré son intention de présenter à son lecteur une « Introduction à Marx ». Car il n’a fait en réalité que concocter, sous la pression irrésistible du milieu intellectuel ambiant hostile au marxisme en France, un petit manuel antimarxiste enrobé comme c’est le cas de tous ses compères, de vulgate marxiste.
UNE MÉTHODOLOGIE DOUTEUSE
Dans son « Introduction à Marx », Pascal Combemale s’érige en lecteur innocent et impartial de Marx en définissant d’emblée un programme dont les grandes lignes se présentent en ces termes : « Son œuvre(de Marx) n’est pas le catéchisme figé auquel les petits prophètes d’une religion séculière l’ont réduite. Elle demeure inachevée, disséminée en une multitude de cahiers, de brouillons pour la plupart non publiés du vivant de l’auteur. C’est pourquoi nous ne prétendrons pas dévoiler l’identité immuable du « vrai » Marx. Nous pensons que le lecteur attend autre chose : qu nous lui donnions des clés d’accès à toutes les facettes de cette œuvre, à sa richesse et comme à se faiblesses et ses contradictions. A lui ensuite d’effectuer sa propre sélection critique, car Marx n’appartient pas à ses exégètes mais à tous ceux qui veulent »comprendre le monde pour le transformer »(p.5) Après l’énoncé de ce programme, nous avions hâte de savoir ce que cachait cette « multitude de cahiers, de brouillons non encore publiés ». Mais au terme de la lecture de l’ouvrage en question, que le lecteur se rassure, nous n’avons trouvé ni cahiers, ni brouillons. Pascal Combemale n’est pas le premier à vouloir livrer au public le « vrai » Marx puisqu’un compère de Pascal Combemale, Jon Elster voulait lui aussi dégager Marx et sa théorie de « leur gangue mystérieuse »( « marxisme et individualisme méthodologique » dans « sur l’individualisme », Paris, Presses de la fondation nationale des sciences politiques, 1986 sous la direction de Pierre Birnbaum et jean Leca, p. 61) On peut se demander si certains adversaires du marxisme n’utilisent pas le stratagème de la « lecture » de Marx pour déformer la doctrine marxiste au lieu de la critiquer d’une manière frontale.
Cela dit, voyons maintenant comment l’auteur procède à l’agencement de son texte. Le contenu du livre est divisé en cinq chapitres et des « lectures critiques » qui remplacent la conclusion. Le chapitre premier « Itinéraire d’un intellectuel et militant révolutionnaire » retrace la vie de Karl Marx, son origine sociale et familiale, sa formation intellectuelle et ses diverses activités militantes politiques et journalistiques. Le deuxième chapitre « la critique de toute philosophie » présente les rapports de Marx à la philosophie, à l’Etat, à la démocratie formelle, à l’argent, à l’idéologie, à la division du travail. Le troisième chapitre « la sociologie historique » traite de la dimension sociologique et historique de l’œuvre marxiste. Le quatrième chapitre « la critique de l’économie politique » expose les théories de la valeur et des principes de l’économie politique élaborés par Marx. Le cinquième chapitre « Dynamiques et crises du capitalisme » traite de la plue-value, de l’organisation et de la division sociale du travail et des crises du capitalisme.
Si l’on soumet cet agencement à un examen attentif, on s’aperçoit que quelque chose ne colle pas entre la division des chapitres et la nature du sujet traité, en l’occurrence de Karl Marx. Seul le chapitre premier qui présente la vie et l’œuvre de Marx semble correspondre à la méthode imposée par la nature du sujet, car il est en effet logique de commencer par cerner le milieu social et familial de l’auteur et les conceptions politiques et philosophiques de l’époque. Ce sont en revanche les quatre autres chapitres qui posent un problème de cohérence méthodologie sans parler pour l’instant de l’absence d’une conclusion remplacée par des « lectures critiques » et dont nous aurons à dire un mot à la fin de cet article. Il n’et nullement question d’imposer à l’auteur un quelconque « totalitarisme » ou « collectivisme » méthodologique, car ce qui est en cause, ce n’est pas la division elle-même mais la pertinence de ses critères. En effet, si l’on examine attentivement les différents points traités dans les chapitres II à V, on constate qu’ils forment les différents qui forment le matérialisme historique. N’eût-il pas alors été plus judicieux de rassembler ces différents éléments et de les subsumer sous le concept du matérialisme historique ? Mais, d’après le petit lexique de Pascal Combemale, le matérialisme historique n’a apparemment pas de place dans cette « Introduction à Marx », puisque ce concept fondamental de la doctrine de Marx a été mis entre des guillemets. L’auteur ne reconnaît non plus la deuxième partie constitutive du marxisme, le matérialisme dialectique qualifié de « prétendues lois du matérialisme dialectique »(p.58) On peut se demander après tout quel intérêt aura le lecteur à tirer de la lecture d’une « Introduction à Marx » dès lors que l’auteur décide de gommer subrepticement les deux grands apports de Karl Marx, le matérialisme historique et le matérialisme dialectique. C’est exactement comme si l’on amputait la théorie de la gravitation universelle de Newton des notions de force. C’est cette méconnaissance des deux parties constitutives de la théorie marxiste qui rend douteuse l’ « Introduction à Marx » de Pascal Combemale réduit à répéter ce que l’on a entendu jadis mille fois par la bouche de tous ceux qui cherchaient à combattre Marx et le marxisme. Pris dans la nasse de l’épaisse littérature antimarxiste qui domine actuel le monde intellectuel des Etats capitalistes, Pascal Combemale s’est donc trouvé piégé par les préjugés et les clichés de ses compères qui l’ont empêché de lire le « vrai » Marx en se contentant du minimum syndical glané dans la médiocre littérature antimarxiste. C’est parce que Pascal Combemale n’a pas cru utile de se frotter à la pensée marxiste, la vraie, qu’il s’est trouvé acculé à seulement se demander pourquoi l’économie capitaliste persiste sous d’autres formes, pourquoi la marchandisation de la société et la mondialisation du marché et pourquoi les classes sociales existent toujours dans nos sociétés actuelles, sans pouvoir apporter la moindre réponse à ses propres interrogations. Face à l’incurie de l’auteur de l’ « Introduction à Marx », nous avons jugé utile de faire le travail à sa place et d’essayer d’apporter quelques éléments sans prétendre en aucune façon à l’exhaustivité dans les réponses apportées.
A- Persistance de l’économie capitaliste
Si Pascal Combemale ne s’était pas pris au piège de l’antimarxisme vulgaire, il aurait répondu à la question de la persistance de l’économie capitaliste sous d’autres formes. L’expression « économie capitaliste » est inexacte, car elle focalise l’attention sur la seule base matérielle, les forces productives en faisant abstraction des rapports sociaux qui leur sont liés dialectiquement et non mécaniquement. Un mode de production est composé non seulement des forces productives (travailleurs, machines etc) mais des rapports sociaux incarnés dans des institutions et des appareils politiques et idéologiques. Ce sont les forces productives qui évoluent et se transforment alors que les rapports sociaux sont plus ou moins stables et seule une révolution est susceptible de les bouleverser et de les transformer de fond en comble. C’est cette coexistence au sein du mode de production capitaliste de ces deux éléments, l’un dynamique(forces productives) et l’autre statique(rapports sociaux) qui explique que seules les formes de l’économie capitaliste changent sans que les rapports sociaux de la production capitaliste changent fondamentalement. Et si les rapports sociaux de la production capitaliste se maintiennent, cela est dû au maintien par la force et la violence le cas échéant du régime de la propriété privée des moyens de production, source de l’extorsion de la plus-value et de l’accumulation du capital. Tant que perdure le régime de l’appropriation privée des moyens de production, perdure aussi les rapports sociaux de production capitaliste et cela malgré tous les bouleversements induits par les forces productives.
B- Marchandisation de la société
Par marchandisation de la société, on entend la détermination et la domination des relations humaines par les rapports marchands. La marchandisation de la société est engendrée par la logique du développement de la production capitaliste et par celle de l’accumulation du capital. De tout temps, des produits et des objets fabriqués par les mains de l’homme ont circulé d’une zone géographique à une autre. Mais le jour où le produit du travail humain se transforme en marchandise, ce sont les rapports entre les hommes qui s’en trouvent affectés et bouleversés. Dès lors, les produits que les hommes sont amenés à s’échanger entre eux ne le sont plus en vertu de leur seule utilité ou de leurs propriétés spécifiques mais parce qu’ils sont la source de la valeur et le point de départ de la transformation de l’argent en capital.
En effet, pour que la valeur se réalise, il faut fabriquer des objets et les échanger contre de la monnaie, une opération qui présuppose la mise en relation des hommes les uns avec les autres dans un lieu, le marché. Car, les marchandises étant incapables d’aller elle-mêmes s’échanger sur le marché, il leur faut des possesseurs, des gardiens selon l’expression de Marx qui « doivent eux-mêmes se mettre en rapport entre eux à titre de personnes dont la volonté habite dans ces choses mêmes, de telle sorte que la volonté de l’un est aussi la volonté de l’autre et que chacun s’approprie la marchandise étrangère en abandonnant la sienne, au moyen d’un acte volontaire commun »(Le capital, Livre premier, chapitre II.p.76).
Pour produire plus de marchandises pour faire plus de profit, il a fallu révolutionner les forces productives. Au fur et à mesure du développement des forces productives, le procès de travail individuel se transforme en procès de production social et le travail artisanal est supplanté par le travail industriel. La développement des moyens de production entraîne une socialisation croissante des moyens de production et une demande accrue pour les industries. La logique de l’accumulation capitaliste et les impératifs de la reproduction élargie du capital n’ont cessé de repousser les frontières de la circulation et de la rotation et les limites des zones d’échange des marchandises. Les conséquences de l’extension des zones des échanges se traduisent par la destruction des anciens rapports sociaux fondés sur les structures communautaires et leur remplacement progressif par des rapports sociaux marchands.
C-Mondialisation du marché
La genèse de la mondialisation du marché se trouve dans la logique de l’accumulation du capital et les contradictions qui lui sont intrinsèquement et indissociablement liées. La logique de l’accumulation capitaliste entraîne fatalement des changements successifs dans la composition organique du capital impliquant un accroissement du capital constant(machines, techniques de productives) au détriment du capital variable, la force de travail. Cette modification dans la composition organique du capital se traduit par une baisse tendancielle du taux de profit général. Cette loi de la baisse tendancielle du taux de profit découverte par Marx a pour conséquence d’une part un excédent de population ouvrière et la formation d’une armée industrielle de réserve et d’autre part un excédent de capital qui n’arrive plus à se valoriser et se mettre en valeur en vue de générer plus de profit. Par conséquent, quand un secteur économique est saturé, c’est-à-dire incapable de générer, le capitaliste va vers un secteur porteur de plus de profit. Quand tous les secteurs économiques d’un Etat sont saturés, le capitaliste commence à regarder en dehors des frontières de son Etat à la recherche de nouveaux débouchés et de nouvelles opportunités pour investir son capital. C’est parce qu’il a méconnu ou mal compris la portée de la loi de la baisse tendancielle du taux de profit que Pascal Combemale s’est trouvé incapable de comprendre les raisons d’être de la mondialisation du marché.
Dans son dernier chapitre « Dynamique et crises du capitalisme », Pascal Combemale évoque bien la question de la baisse tendancielle du taux de profit mais à lire ses analyses abracadabrantesques, on reste ébahi quand on pense que cet auteur se fixe comme tâche, donner goût et envie au lecteur lambda d’aller lire ou relire Marx. Nous invitons ce lecteur lambda à lire d’abord les explications de notre marxologue patenté sur ce sujet avant de se reporter au Capital de Marx, livre troisième, troisième section, chapitres XIII à XV et de comparer enfin les deux versions en présence. Ecoutons comment Pascal Combemale explique la loi tendancielle du taux de profit chez Marx « Sans progrès technique, l’accumulation du capital rencontre périodiquement la limite de la population active disponible(pénurie de main-d’œuvre, hausse des salaires). Mais la « mission historique » du capitalisme est de révolutionner sans cesse les forces productives : selon Marx, le progrès technique, qui permet d’économiser du travail, prend essentiellement la forme d’une mécanisation du processus de production se traduisant par la hausse de la composition organique de capital(k). celle-ci est sa « composition valeur »(c/v), en tant qu’elle dépend de sa « composition technique »(k/1), qui est « la proportion entre la masse des moyens de production et la quantité de travail nécessaire pour les mettre en œuvre ». Or le taux de profit п est égal à e /1+k(supra). Si le taux d’exploitation(e) restant constant, alors la hausse de k qui est une « loi du MPC » entraîne la baisse de k, qui est une baisse tendancielle du taux de profit »(p.111)
A la page suivante, l’auteur ajoute « l’inconvénient de cette théorie, c’est qu’elle est irréfutable : soit le taux de profit baisse et cela signifie que la loi de sa baisse tendancielle est vérifiée, soit il ne baisse pas et cela signifie que les contre-tendances l’emportent. Elle présente toutefois l’intérêt de focaliser l’analyse de l’évolution du capitalisme sur les déterminants du taux de profit en relation avec la forme du progrès technique et les tensions sur le partage de la valeur créée »(Duménil, 2003).(p.112)
C’est tout de même le comble pour un auteur qui prétend introduire à la lecture de Marx alors que l’on se demande s’il avait lui-même bien compris les principes de la loi de la baisse tendancielle du taux de profit. Car s’il avait réellement bien compris cette loi scientifique de Marx, il se serait rendu compte que tout ce qu’il raconte se réduit à des bavardages, des sophismes et des tautologies. Ce serait vraiment une perte de temps et d’énergie de se lancer dans une opération de réfutation de tout ce que Pascal Combemale dit à propos de la baisse tendancielle du taux de profit chez Marx. Pour faire simple et résumer à grands traits la loi de la baisse tendancielle du taux de profit chez Marx, il faut partir de la logique de l’accumulation du capital qui pousse au développement des forces productives au détriment de la force de travail. C’est donc cette modification de la composition organique du capital qui est à l’origine de la baisse tendancielle du taux de profit. Le développement des forces productives rencontre des limites dans la progression de la productivité, dans le développement de la demande et dans la progression de la masse de plus-value à l’origine du profit. Cette substitution du travail par le capital exprimée par la modification de la composition organique du capital entraîne à terme d’une côté, un excédent de population ouvrière et la formation d’une armée de chômeurs et de l’autre, un excédent ou une suraccumulation de capital. Dès lors, on assiste à une baisse du taux de profit général malgré une augmentation de la masse de profit. Ce sont les grands principes de la loi tendancielle du taux de profit. Mais Marx considère qu’il est toujours possible d’agir sur les causes de cette baisse tendancielle du taux de profit par l’augmentation du degré d’exploitation du travail, par la réduction du salaire au-dessous de sa valeur, parla diminution due prix des éléments du capital constant, par l’accroissement de la surpopulation relative, par l’exportation et par l’augmentation du capital par actions.
Après ces explications abracadabrantesque, Pascal Combemale commet une seconde bévue en voulant soumettre cette même loi aux critères des méthodologies des sciences de la nature en affirmant qu’elle n’est pas scientifique, car elle est irréfutable. Or nous savons depuis les travaux de Thomas Kuhn et de Bruno Latour, que les l’épistémologie et les méthodologies des sciences de la nature sont tributaire d’un paradigme dominant qui impose aux chercheurs de chaque discipline et la manière de voir les phénomènes naturels et les solutions à apporter aux problèmes. A partir de là, il convient de considérer que les théories scientifiques ne sont pas acceptées à cause de leur degré de falsifiabilité et de réfutabilité mais parce qu’une communauté scientifique a décidé que telle théorie est scientifique et telle autre non scientifique. Pourquoi la loi de la baisse tendancielle du taux de profit de Marx ne serait-elle pas aussi scientifique que les lois de la physique quantique ? Ce serait mal venu de la part de Pascal Combemale de déclarer invalide la loi de la baisse tendancielle du taux de profit sous prétexte parce qu’elle est irréfutable. La loi de la baisse tendancielle du taux de profit a toutes les propretés et tous les caractères d’une loi à part entière. La seule différence entre la loi de la baisse tendancielle du taux de profit et une loi physique réside dans leurs conditions de validité. Alors que les prémisses théoriques et les hypothèses du départ d’une théorie ou d’une loi de la science pure sont immédiatement connus par des tests de laboratoire, ceux de la loi de la baisse tendancielle du taux de profit ne sont jamais constatables sur le tas mais qu’ils se manifestent sous forme d’invariants dont on peut observer l’occurrence et la régularité de leurs relations répétables.
Notre conviction que la loi de la baisse tendancielle du taux de profit de Marx est aussi scientifique que la loi de la gravitation universelle de Newton est fondée sur l’observation des événements historiques depuis la fin du XIXe siècle à nos jours. Le phénomène impérialiste à la fin du XIXe siècle, les mouvements de concentration du capital et la formation des monopoles et des multinationales sont parmi ces invariants qui confirment les prémisses théoriques de la loi de la baisse tendancielle du taux de profit. La preuve que tout un chacun peut produire pour confirmer la loi de la baisse tendancielle du taux de profit est celle des délocalisations des entreprises dans certains pays du tiers monde ou la main-d’œuvre est moins chère pour contrecarrer la baisse du taux de profit dans certaines branches d’activités des métropoles capitalistes.
D- Existence des classes sociales
L’existence des classes sociales dans les sociétés actuelles est liée à la permanence des rapports sociaux capitalistes. Pour être plus précis, le concept de classe sociale renvoie au régime de l’appropriation privée des moyens de production en vertu duquel la classe capitaliste légitime son extorsion de la plus-value produite par la force musculaire des travailleurs. Mais au cours du procès de la production, ce n’est pas seulement la plus-value qui produite, mais les rapports inégalitaires entre le détenteur des capitaux et la force de travail et la distribution des hommes en classe dominante et classe dominée. Au sein du mode de production capitaliste, il existe donc objectivement deux classes sociales, celles qui détiennent les moyens de production et celle qui en est dépossédée. La reproduction de ces deux classes est assurée par le régime de la propriété privée et de la garantie juridique de transmission des fortunes amassées d’une génération en génération. Pour donner une idée approximative de ce qu’est une classe exploiteuse, il suffit de rappeler que les ¾ des richesses sociales produites aux Etats-Unis sont détenus par seulement 1% de la population américaine (voir l’article de l’économiste Emmanuel Saez, striking it richer : the evolution of top incomes in the United States, Parthways magazine, Stanford Center for the study of poverty and inequality, winter 2008)
C’est cette question des classes sociales qui constituent le thème de prédilection des adversaires du marxisme quand ils s’ingénient à montrer que l’idée de la division des société actuelles en deux classes antagoniques est anachronique. Leur bâton de maréchal est les fameuses classes moyennes. Or c’est là que résident leur erreur, car ces classes moyennes ne constituent en aucun cas une troisième classe qui vient s’interposer entre la classe capitaliste et la classe des travailleurs. Ce sont en réalité des groupes intermédiaires hétérogènes secrétés par les impératifs du développement du mode de production capitaliste et par une nouvelle division du travail au sein du procès de la production ; ces groupes intermédiaires n’ayant d’autre fonction que celle dans le contrôle et la gestion du capital et en aucun cas un contrôle sur la propriété capitaliste des moyens de production. Ce sont ces changements dans la division du travail qui ont suggéré aux adversaires du marxisme l’idée de l’éclatement des frontières des classes sociales avec l’apparition des classes moyennes. Avec les crises cycliques et chroniques du mode de production capitaliste, ces classes moyennes n’échapperont pas au phénomène de la paupérisation au même titre que la classe des travailleurs. Ces classes moyennes représentées politiquement par des partis réformistes de gauche ou de droite sont incapables de procéder même à une simple nationalisation d’une entreprise qui, si elle avait lieu, ne saurait être que de courte durée le temps de restaurer son taux de profit moyen quitte à la restituer aux détenteurs du capital(la privatisation). Quand on parle aujourd’hui des classes moyennes, on ne fait que charrier des clichés et des stéréotypes forgés par les principaux adversaires du marxisme comme Gustav Schmoler, Pareto, Max Weber, Schumpeter, Halbwachs, Sorokin, ou Gurvitch. Même le concept de conscience de classe chez le marxiste de Gerog Luckas n’est pas exempt de critique quand il admet que la conscience de classe est plus réelle au sein du prolétariat que chez la bourgeoisie. Il est possible que cette conscience de classe ait pu exister dans le prolétariat du XIXe siècle, mais Luckas a complètement dans ses analyses le rôle de toutes ces institutions mises en place par les Etats capitalistes depuis la fin du XIXe siècle pour étouffer dans l’œuf toute conscience de classe surtout l’institution d’une école publique et gratuite, une machine à briser la conscience de classe du prolétariat. Luckas n’avait pas pigé la stratégie capitaliste du « diviser pour régner » visant à émietter et à pulvériser le corps social en une constellation de groupes et de sous-groupes et cela dans le but d’empêcher la formation d’une conscience de classe entre toutes les victimes de l’exploitation capitaliste. La révolte de mai 1968 en France montre comment cette stratégie de division et de dissociation entre le monde étudiant et le monde du travail a payé et elle a permis à la bourgeoisie française de reprendre le contrôle du pouvoir après l’avoir perdu pendant quelques jours.
Si aujourd’hui, la classe exploitée semble inerte et se laisse déposséder impunément des richesse qu’elle a produites par la sueur de son front, cela est certes dû à la perte de sa conscience de classe mais cette perte de conscience ne doit faire oublier qu’elle continue d’exister objectivement et comme une classe sociale potentiellement opposée aux intérêts de la classe capitaliste. Ce sont les situations de crises et l’exacerbation des contradictions au sein des sociétés capitalistes qui joueront le rôle de déclencheur de cette conscience de classe en faisant passer la classe exploitée de son état de classe potentiellement opposée aux intérêts de la classe exploiteuse à celui d’une classe réellement antagoniste dans les luttes qui l’opposent à cette dernière.
UN ANTI-MARXISME SILENCIEUX
L’auteur de l’ « Introduction à Marx » n’a pas cru conclure son livre préférant renvoyer son lecteur à des « lectures critiques » qui se présentent en ces termes « Nous prenons congé du lecteur sans conclure, le laissant poursuivre sa réflexion sur une œuvre riche en tensions, entre liberté et déterminisme, histoire et structure, individualisme et holisme, utopisme et scientisme, énoncés positifs et présupposés normatifs etc. les questions ne manquent pas, en particulier celles des limites d’une anthropologie « rouseauiste » ou des conséquences « totalitaires » d’une société transparente à elle-même, débarrassées de toute division, de tout conflit, de toute instance politique. Les lectures critiques non plus ; voici une sélection d’auteurs très différents : Simone Weil(1938), Albert Camus(1952), Karl Popper(1945), Lezek Kolakowski(1986), Cornélius Castoriadis(1974), Jon Elster(2000)(p.115).
Avant de revenir sur ces « lectures critiques » de Pascal Combemale, nous voudrions apporter une précision à la question de la conclusion en général. Pour tout travail un peu sérieux et comme pour le cas de la méthodologie, il faut introduire et conclure. Introduire, c’est poser la question principale et annoncer les termes de la problématique que l’on veut développer. Conclure, c’est rassembler les éléments de réponse à apportés à chacune des questions traitées, les synthétiser et enfin ouvrir de nouvelles perspectives à partir des éléments déjà établis. Le refus de conclure peut s’interpréter soit comme un travail bâclé soit comme une dérobade de la part de l’auteur qui tente de s’échapper à la critique et au jugement de ses lecteurs. Ce déni de conclure est d’autant plus grave que l’auteur du livre est un professeur de sciences sociales en classes préparatoires au lycée Henri IV et il est l’auteur d’un manuel de sciences économiques publié aux éditions la découverte en 2003.
A première vue, l’expression « lectures critiques » pourrait suggérer la confrontation des points de vue différents sur Marx et sur sa doctrine. Or, on constate que les écrits des auteurs sélectionnés par Pascal Combemale sont loin de correspondre à l’énoncé « lectures critiques ». C’est à quoi aura droit le lecteur, ce sont un parti pris idéologique et une vue partielle et partiale sur Marx et sur sa théorie. Pour nourrir les vraies réflexions critiques du lecteur, il eût fallu compléter la liste des auteurs choisis dans les « lectures critiques » par d’autres auteurs tels que Louis Althusser(Pour Marx, lire le capital), Henri Lefebvre, Georges Labica, Maria Harnecker, Herbert Marcuse etc. Ce éclectisme ne fera pas de mal et le lecteur aura tout à gagner en ayant à la fois les points de vue des marxistes et des anti-marxistes.
Si nous avons jugé utile de compléter la liste des auteurs proposés pour nourrir l’esprit critique du lecteur, c’est pour ne pas donner au lecteur une vision déformée et tronqué de la théorie marxiste. Pour étayer cette affirmation, nous prenons deux exemples. Le premier est celui de Simone Weil. En se reportant aux « repères bibliographiques », on découvre que Simone Weil qui fait partie des auteurs proposés dans les « lectures critiques » avait publié un texte sur Marx « les contradictions du marxisme ». Après la lecture de ce texte, le lecteur en sortira sûrement avec des idées négatives sur Marx et le marxisme.
Le deuxième exemple est celui de Jon Elster qui figure lui aussi parmi les auteurs sélectionnés dans les « lectures critiques ». Jon Elster fait une lecture pour le moins surprenante des concepts des forces productives et des rapports sociaux qu’il critique pour leur manque fatal de « micro-fondements » et qu’il tente de résumer dans deux propositions « Pour tout niveau de développement des forces productives il existe un ensemble de rapports de production qui maximise leur taux de développement ; les rapports de production qui maximisent le taux de développement tendent à être réalisés »(p.64) Est-on sûr que ces deux propositions de Jon Elster résument bien les concepts des forces productives et des rapports sociaux chez Marx ? D’abord, comme pour les analyses de Pascal Combemale de la loi de la baisse tendancielle du taux de profit, les deux propositions de Jon Elster sont incompréhensibles. Ensuite, Marx n’a jamais dit que le niveau de développement des forces productives dépend du taux de maximisation des rapports sociaux. Le mode de relation entre les forces productives et les rapports sociaux est dialectique. Le terme maximisation appartient aux théoriciens de l’individualisme méthodologique et du darwinisme qui utilisent ce terme pour parler de la maximisation de l’hérédité. Le terme maximisation a été sciemment utilisé par Jon Elster pour établir des embranchements entre le marxisme et l’individualisme méthodologique.
Ces deux exemples, de Simone Weil et de Jon Elster montrent que les « lectures critiques » de Pascal Combemale ne contribuent en rien à « poursuivre la réflexion sur une œuvre » mais elles présentent plutôt une lecture partiale et tronqué voire erronée de Marx et du marxisme. Cette lecture erroné de Marx et du marxisme apparaît encore plus clairement quand l’auteur de l’« Introduction à Marx » invite le lecteur à découvrir dans l’œuvre de Marx des moments de tension entre « liberté et déterminisme, histoire et structure, individualisme et holisme, utopisme et scientisme etc. » A vrai dire, il n’y a rien dans tout cela dans l’œuvre de Marx. Le marxisme n’est pas une doctrine philosophique mais une épistémologie, c’est-à-dire un corpus de principes de recherche prétendant fonder une science de l’histoire et une méthodologie. L’épistémologie nous dit quel « objet » de connaissance l’on peut et l’on doit construire et la méthodologie nous dit « comment » concrètement et spécifiquement il conviendra de procéder pour construire l’objet de connaissance. Le statut marxiste de la philosophie( une chose à ne pas confondre avec le statut de la philosophie dans le marxisme) consiste à armer les critiques de la classe dominée pour découvrir les mécanismes latents de l’exploitation capitaliste et les différentes formes de l’asservissement et de l’aliénation de l’homme moderne par le fétichisme de la marchandise. Marx n’avait aucun intention d’apporter des réponses aux questions de la liberté et du déterminisme, de l’histoire et de la structure, de l’individualisme et du holisme, de l’utopisme et du scientisme. Son objectif était l’étude et la découverte des lois économiques de la production capitaliste, ces lois naturelles et ces tendances «qui se manifestent et se réalisent avec une nécessité de fer» ( Karl Marx, Préface à la première édition allemande du premier livre du « Capital », dans Karl Marx, Friedrich Engels, Œuvres choisies, Moscou, éditions du progrès, 1976.T.2.pp.88-89). Sûrement, les adversaires de Marx et du marxisme vont rapidement s’emparer de ce déterminisme pour hurler à l’infirmation des « prophéties » de Marx accusé par Pascal Combemale de n’avoir pas prévu « les guerres mondiales, les camps d’extermination, la bombe atomique, ou la transition…du socialisme existant au capitalisme »(p.115). Ces critiques de Marx mettent beaucoup de mauvaise foi pour commettre leur basse œuvre en interprétant la doctrine marxiste comme si elle était un corpus théologique. Les fondements du déterminisme marxiste ne sauraient être ni métaphysiques ni religieux mais historiques et dialectiques. La méthodologie marxiste ne dit jamais quand et où tel événement va se produire mais comment il va se produire. Certes Marx n’avait pas prévu les deux guerres mondiales, mais si notre marxologue attitré avait bien compris la loi de la baisse tendancielle du taux de profit chez Marx, il aurait sûrement découvert que ces deux conflits mondiaux avaient pour cause les rivalités des Etats impérialistes pour contrôler les marchés et les ressources des matières premières et cela dans le but de contrecarrer plus précisément les causes de la loi de la baisse tendancielle du taux de profit.
En définitive, au terme de la lecture de l’« Introduction de Marx » de Pascal Combemale, la première idée qui vient à l’esprit, c’est de la littérature antimarxiste, plus précisément de la littérature révisionniste dont l’origine remonte à Eduard Bernstein et à Karl Kaustsky. Rappelons que le révisionnisme est une tendance idéologique née au sein du marxisme au début du XXe siècle préconisant la réforme du système capitaliste comme solution alternative à sa destruction par la violence révolutionnaire. Lénine a sévèrement combattu les révisionnistes surtout Karl Kautsky à qui il reprocha de substituer l’éclectisme et la sophistique à la dialectique et de se comporter en « virtuose dans l’art de parler en marxistes tout en agissant en laquais de la bourgeoisie »(Lénine, la révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, UGE, 1972.p. 36).
FAOUZI ELMIR
Mots-clés : Marx, antimarxisme, Pascal Combemale, méthodologie, mode de production capitaliste, classes sociales, marchandisation de la société, mondialisation du marché