bulletin de l'international

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30 octobre 2008

ACCUMULATION DU CAPITAL(4)

« L’ACCUMULATION DU CAPITAL »(1913)

(Extraits)

(Quatrième partie)

contribution à l’explication économique de l’impérialisme

ROSA Luxembourg

(5 mars 1871-15 janvier 1919)

La lutte contre  l'économie paysanne

Un dernier et très important chapitre de la lutte contre l'économie naturelle est la séparation de l'agriculture et de l'artisanat, l'élimination des métiers paysans de l'éco­nomie paysanne. A l'origine de sa carrière historique, l'artisanat est une occupation annexe de l'agriculture, chez les peuples civilisés sédentaires il s'y rattache comme catégorie subsidiaire. L'histoire de l'artisanat européen au Moyen Âge est l'histoire de son émancipation de l'agriculture, de sa séparation du domaine féodal, de sa spéciali­sation et de sa constitution en branche indépendante de production organisée dans les villes sous l'égide des corporations. Malgré la transformation ultérieure de la produc­tion artisane en manufacture, puis en grande industrie capitaliste, l'artisanat restait dans les fermes étroitement lié à I'agriculture. Dans l'économie paysanne, l'artisanat jouait un rôle important comme travail annexe à domicile, accompli en surplus du travail agricole dans le temps de loisir pour satisfaire les besoins domestiques.

Le développement de la production capitaliste arrache à l'économie paysanne tous ses métiers l'un après l'autre pour les concentrer dans la production massive indus­trielle. L'histoire de l'industrie textile en est un exemple typique. Mais la même chose se produit plus discrètement dans toutes les branches artisanales de l'agriculture. Pour obliger la masse des paysans à acheter ses marchandises, le capital s'efforce de rédui­re l'économie paysanne à la seule branche dont il ne peut s'emparer immédiate­ment ni sans difficulté, étant donné les rapports de propriété en Europe : l'agriculture.

Extérieurement, tout semble se passer pacifiquement. Ce processus parait s'effec­tuer insensiblement, par des moyens purement économiques. Il est évident que l'in­dus­trie domestique des paysans ne peut soutenir la comparaison avec la production massive industrielle, à la spécialisation poussée, aux outils perfectionnés, capable d'utiliser l'analyse scientifique et d'organiser le processus de production, d'avoir accès aux sources de matières premières du monde entier. Mais en réalité ce processus de la séparation de l'agriculture et de l'artisanat est introduit par des facteurs tels que la pression fiscale, la guerre, la vente forcée et la monopolisation des terrains nationaux, c'est-à-dire par des méthodes ressortissant de l'économie nationale, du pouvoir politi­que et du code pénal. Nulle part ces méthodes n'ont été employées aussi radicalement qu'aux États-Unis d'Amérique.

Les chemins de fer, c'est-à-dire le capital européen et surtout anglais, conduisirent les fermiers américains dans les régions immenses de l'Est et de l'Ouest où ils exterminèrent les Indiens par les armes à feu, les chiens policiers, l'eau-de-vie et la syphilis, les refoulant de plus en plus vers l'Ouest ; après quoi ils s'approprièrent leurs terres, devenues « vacantes », les déboisèrent et les défrichèrent. Le fermier améri­cain, I'« homme des bois » de la bonne vieille époque d'avant la guerre de Sécession était un autre type d'homme que le fermier d'aujourd'hui. Il savait à peu près tout faire, et dans sa ferme isolée, il se suffisait presque tout à fait à lui-même sans avoir besoin du monde extérieur. « Le fermier américain d'aujourd'hui - écrivait au début des années 1890 le sénateur Peffer, un des dirigeants de la Farmers Alliance - est un tout autre type d'homme que son ancêtre d'il y a 50 à 100 ans. Beaucoup de gens aujourd'hui se souviennent de l'époque où les fermiers étaient dans une grande mesure des artisans, où ils fabriquaient eux-mêmes une grande partie de ce dont ils avaient besoin dans la vie quotidienne. Chaque fermier avait une collection d'outils à l'aide desquels il fabriquait des instruments en bois, tels que des fourches, des pelles, des manches de pelles et de charrues, des moyeux de voitures et une foule d'autres ustensiles en bois. En outre, le fermier produisait le chanvre et le lin, la laine des moutons et le coton. On travaillait ces fibres à la ferme même, on les filait et les tissait; de même les vêtements, le linge étaient confectionnés à la maison, tout cela pour la consommation .domestique. Dans chaque ferme il y avait un petit atelier destiné aux travaux de charpenterie, de menuiserie et de mécanique. Dans la maison même se trouvait un métier à carder et à tisser; on tissait les tapis, les couvertures et on faisait toute la literie sur place. Dans chaque ferme on élevait des oies; les duvets et les plumes servaient à garnir les oreillers et les édredons, le surplus était vendu au marché de la ville voisine. En hiver, le froment, la farine, le mais étaient apportés au marché dans des voitures attelées de 6 ou 8 chevaux. Ce marché était parfois éloigné de 100 ou 200 milles. On y achetait pour toute l'année suivante de l'épicerie, certai­nes étoffes et autres marchandises semblables. On trouvait parfois parmi les fermiers des artisans spécialisés. Pour fabriquer une voilure à la ferme, il fallait un ou deux ans. On rassemblait les matériaux nécessaires dans le voisinage ; le contrat passé avec le voisin prévoyait exactement l'espèce du bois à utiliser; celui-ci devait être fourni à un moment donné, puis séché en un temps déterminé, si bien que lorsque la voiture était terminée, les deux parties du contrat savaient d'ou venait tel morceau de bois et combien de temps il avait séché. Pendant l'hiver, le charpentier du voisinage fabriquait les fenêtres, les plafonds, les portes, les manteaux de cheminées, les poutres pour la saison suivante. Quand les gels d'automne arrivaient, le cordonnier s'installait dans un coin de la demeure du  fermier et fabriquait des souliers pour toute la famille. Tout cela se faisait chez soi, on payait une partie des dépenses en produits de la ferme. Lorsque l'hiver venait, il était temps de songer aux provisions de viande ; celle-ci était préparée et fumée pour la conservation. Le verger four­nissait les fruits pour le moût, la compote de pommes et toutes sortes de conserves qui suffisaient parfaitement à satisfaire les besoins de la famille pendant toute l'année et même au-delà. On battait le blé au fur et à mesure des besoins, juste autant qu'il fallait d'argent liquide. On mettait tout en conserves, qui étaient utilisées pour la consommation personnelle. Le résultat d'une telle gestion était qu'on avait besoin de peu d'argent pour faire marcher l'entreprise. 100 dollars suffisaient proba­blement en moyenne dans la ferme la plus importante pour entretenir des valets, réparer les instruments de travail et faire face à d'autres dépenses éventuelles.

La Guerre de Sécession devait brusquement mettre fin à cette vie idyllique. L'énorme dette de 6 milliards de dollars dont elle avait grevé I'Union provoqua une augmentation considérable de toutes les charges fiscales. Après la guerre, des tarifs protectionnistes croissants favorisèrent le développement rapide des transports mo­der­nes, de l'industrie en général et de l'industrie des constructions mécaniques en particulier. Pour encourager la construction des chemins de fer et la colonisation du pays par les fermiers, on offrit généreusement aux compagnies de chemins de fer des terrains nationaux immenses : dans la seule année 1867, les compagnies reçurent plus de 74 millions d'hectares de terrain. Le réseau des chemins de fer s'agrandit de ma­nière extraordinaire. En 1860 il comprenait moins de 50 000 km, dès 1870 il couvrait plus de 85 000 km, dès 1880 plus de 150 000 km (pendant la même période, entre 1870 et 1880, le réseau européen entier était passé de 130 000 à 169 000 km). Les chemins de fer et les spéculateurs de terrains attirèrent une émigration massive d'Europe aux États-Unis. Pendant la période de vingt-trois ans allant de 1869 à 1892, plus de 4 millions et demi d'immigrants arrivèrent aux États-Unis. En même temps l'Union s'émancipait peu à peu de l'industrie européenne et notamment de l'industrie anglaise : elle créait ses propres manufactures, développait sa propre industrie textile, métallurgique et de constructions mécaniques. L'agriculture subit la révolution la plus rapide. Dès les premières années qui suivirent la guerre civile, les propriétaires de plantations du Sud furent obligés par l'émancipation des nègres d'introduire l'emploi de la charrue à vapeur. A l'ouest en particulier, où l'on avait construit des lignes de chemin de fer, de nouvelles fermes avaient surgi, et s'étaient mises immédiatement au niveau de la technique la plus moderne. Le rapport de la Commission agricole des États-Unis pour l'année 1867 écrivait : « En même temps que l'emploi des machines révolutionne l'agriculture à l’Ouest, réduisant la part du travail humain au minimum connu jusquà présent (...) l'agriculture tirait profit de talents d'administration et de gestion remarquables. Des fermes de plusieurs milliers d'hectares sont gérées avec plus de compétence, les moyens existants sont utilisés plus rationnellement et plus éco­nomiquement, et le rendement est plus élevé que dans les fermes de 40 hectares. »

Pendant ce temps, les charges fiscales, directes et indirectes, augmentèrent consi­dé­rablement. Pendant la guerre civile, on promulgua une nouvelle loi financière. La loi sur les contributions de guerre du 30 juin 1864, qui constitue la base fondamentale du système actuellement en vigueur, augmenta énormément les impôts sur la con­som­mation et sur le revenu. En même temps, les contributions de guerre servirent de prétexte à une véritable orgie de tarifs protectionnistes destinés à compenser les taxes qui grevaient la production du pays.

Les Morill, Stevens et consorts qui profitaient de la guerre pour renforcer leur programme protectionniste, créèrent un système par lequel ils se servaient ouver­tement et cyniquement de la politique douanière pour tous les intérêts privés du profit. Chaque producteur autochtone réclamant au Congrès une douane spéciale pour son profit particulier voyait ses vœux exaucés avec complaisance. On éleva les tarifs douaniers aussi haut que chacun le demandait. « La guerre - écrit l'Américain Taussig - avait exercé à plusieurs égards une action noble et énergique sur notre vie nationale, mais son influence immédiate sur les affaires et sur toute la législation concernant les intérêts financiers était démoralisante. Les législateurs perdaient souvent de vue la ligne de partage entre le devoir public et les intérêts privés. Des fortunes énormes s'étaient créées grâce à des modifications législatives, réclamées et mises en oeuvre par les mêmes hommes qui en étaient les bénéficiaires. Le pays constatait à regret que l'honneur et l'honnêteté des politiciens n'étaient pas sans tache. » Cette loi sur le tarif douanier, qui allait provoquer une révolution dans la vie économique du pays et devait rester en vigueur pendant vingt ans sans subir aucune modification, qui constitue aujourd'hui encore la base de la législation douanière amé­­ricaine, fut votée en trois jours au Congrès et en deux jours au Sénat - sans criti­que, sans débat, sans opposition d'aucune sorte.

Ce cours nouveau dans la politique financière des États-Unis ouvrait l'ère de la corruption parlementaire éhontée, de la manipulation cynique et avouée des élections, de la législation et de la presse aux fins des intérêts particuliers du grand capital. « Enrichissez-vous » *, devint le mot d'ordre de la vie publique, après celui de la « noble guerre » pour libérer l'humanité de la « plaie de l'esclavage » ; à la Bourse, le Yankee libérateur de nègres faisait des orgies de spéculations frauduleuses ; au Con­grès, il s'attribuait à lui-même, comme législateur, les terrains nationaux, s'enrichis­sait grâce aux tarifs douaniers et aux impôts, aux monopoles et à l'émission d'actions fictives, au vol des biens publics. L'industrie devint prospère. Les temps étaient révolus où le petit et le moyen fermier vivaient presque sans argent liquide et pou­vaient eux-mêmes battre leur blé selon leurs besoins d'argent. À présent le fermier devait toujours disposer d'argent, de beaucoup d'argent pour payer ses impôts. Bientôt il lui fallut vendre tous ses produits pour racheter aux industriels ce dont il avait besoin sous forme de marchandises. « Si nous regardons le présent, écrit Peffer, nous constatons un changement presque universel. Dans tout l'Ouest en particulier, les fermiers battent leur blé presque tous en même temps, ils le vendent également en une seule fois. Le fermier vend son bétail et achète de la viande fraîche, ou du lard, il vend ses cochons et achète du jambon ou de la viande de porc, il vend ses légumes et ses fruits et les rachète sous la forme de conserves. S'il cultive du chanvre, il bat le chanvre au lieu de le filer, de tisser de la toile et de confec­tion­ner du linge pour ses enfants comme c'était le cas il y a cinquante ans; aujourd'hui il vend la semence mais brûle la paille. Sur cinquante fermiers, un seul peut-être élève des moutons; les autres comptent sur les grandes fermes d'élevage et achètent la laine toute prête sous forme d'étoffes ou de vêtements. Le costume du fermier n'est plus cousu à la maison mais acheté à la ville; au lieu de fabriquer lui-même les outils dont il a besoin, fourches, pelles, etc., il achète à la ville le manche de sa hache ou de son marteau, les cordes et les ficelles et autres marchandises de ce genre, les tissus pour ses vêtements ou les vêtements eux-mêmes, les fruits en conserves, le lard, la viande, le jambon ; il achète aujourd'hui presque tout ce qu'il produisait autrefois, et pour tout cela il lui faut de l'argent. En outre il faut noter le fait suivant, qui paraît plus étrange que tout le reste : tandis qu'autrefois le foyer de l’Américain était libre de dettes - dans un cas sur mille, une maison était grevée d'hypothèques en garantie d'un prêt - et que, l'entreprise pouvant être gérée à peu de frais, les fermiers avaient tou­jours assez d'argent; aujourd'hui, où l'oit a besoin de dix fois plus d'argent, on n'en trouve presque plus. A peu près la moitié des fermes sont grevées d'hypothèques qui engloutissent toute leur valeur, et les intérêts sont exorbitants. Ce sont les indus­triels qui sont cause de ce bouleversement étrange, avec leurs fabriques de laine et de toile, leurs usines de bois, leurs usines textiles, leurs fabriques de conserves de viande et de fruits, etc. ; les petits ateliers des fermes ont cédé la place aux grandes usines de la ville. L'atelier du charron local a fait place à l'énorme fabrique de la ville où 100 à 200 voitures sont fabriquées par semaine, l'échoppe du cordonnier est remplacée par la grande usine de la ville où la plus grande partie du travail s'effec­tue à l'aide de machines »

Enfin le travail agricole s'est lui-même mécanisé. « Aujourd'hui le fermier labou­re, sème et fauche avec des machines. La machine fauche, lie les gerbes et on bat le blé à la vapeur; le fermier peut lire soir journal du matin tout en labourant, et il est assis sur le siège d'une machine couverte pour faucher . »

Cette révolution de l'agriculture américaine depuis la « grande guerre » n'était pourtant pas la fin mais le début des bouleversements où le fermier se trouvait entraî­né. L'histoire du fermier nous introduit elle-même dans la deuxième phase de l'accu­mu­lation capitaliste, dont elle est une illustration exemplaire. Le capitaliste combat et repousse partout l'économie naturelle, la production pour la satisfaction des seuls besoins domestiques, la combinaison de l'agriculture avec I'artisanat, et leur substitue l'économie marchande simple. Il a besoin de l'économie marchande comme débouché pour sa propre plus-value. La production marchande est la seule forme générale sous laquelle puisse se développer le capitalisme. Mais dès que l'économie marchande s'est installée sur les ruines de l'économie naturelle, le capital lui déclare la guerre. Le capitalisme entre en concurrence avec l'économie marchande ; après l'avoir fait surgir, il lui dispute les moyens de production, la main-d'œuvre et les débouchés. Tout d'abord il s'agissait d'isoler le producteur, de l'arracher aux liens protecteurs de la communauté, puis de séparer l'agriculture de l'artisanat ; à présent le capitalisme se donne pour but de séparer le petit producteur de marchandises de ses moyens de production.

Nous avons vu qu'à la suite de la « grande guerre » de l'Union américaine, les grandes sociétés capitalistes monopolistiques et les spéculateurs isolés s'étaient livrés au pillage des terrains nationaux. La construction accélérée de chemins de fer et encore plus la spéculation sur les chemins de fer donnèrent lieu à une spéculation foncière effrénée. qui livra des fortunes immenses et des duchés entiers aux escrocs et aux compagnies. En outre, une nuée d'agents, employant toutes les méthodes de la publicité la plus tapageuse et la plus dénuée de scrupules, attirèrent un flot immense d'immigrants venus d'Europe. à qui ils faisaient miroiter toutes sortes d'avantages. Les immigrants s'établirent d'abord dans les États de l'Est, sur la côte Atlantique. Mais plus l'industrie se développait, plus l'agriculture était refoulée vers l'Ouest. Le « centre du froment », qui se trouvait en 1850 à Colombus dans l'Ohio, se déplaça au cours des cinquante années suivantes et se trouva repoussé de 99 milles vers le Nord et de 680 milles vers l'Ouest. En 1850, les États de la côte Atlantique fournissaient 51,4 % de la récolte entière de blé, en 1880, ils n'en fournissaient plus que 13,6 %, tandis que les États du Centre et du Nord produisaient en 1880 71,7 % et les États de l'Ouest, 9,4 % de la récolte.

En 1825, le Congrès de l'Union, sous la direction de Monroe, avait décidé de transplanter les Indiens de l'Est du Mississipi au-delà du fleuve à l'Ouest. Les Peaux-Rouges résistèrent désespérément, mais ceux qui avaient survécu aux massacres des quarante campagnes menées contre eux furent évacués vers l'Ouest, comme des troupeaux de buffles, pour y être parqués dans des réserves comme les animaux sauvages. L'Indien devait céder la place au fermier. A son tour le fermier dut céder la place au capital. Il fut refoulé même au-delà du Mississipi.

Suivant le tracé des chemins de fer, le fermier allait en direction de l'Ouest et du Nord-Ouest, vers la Terre Promise que les agents des grands spéculateurs fonciers faisaient miroiter à ses yeux. Mais les terres les plus fertiles et les mieux situées étaient prises par les compagnies et constituaient des grandes entreprises gérées selon des méthodes capitalistes. Le fermier transplanté dans le désert vit surgir à côté de lui un concurrent dangereux et un ennemi mortel, la « ferme Bonanza », c'est-à-dire l'entreprise agricole capitaliste, inconnue jusqu'à présent, dans l'ancien comme dans le nouveau monde. Tous les moyens de la science et de la technique moderne y étaient mis en action pour produire de la plus-value.

… A la fin des années 1870, il existait déjà quelques capitalistes et quelques compa­gnies possédant de 14 000 à 18 000 hectares de terres à blé. Depuis l'époque où Lafargue écrivait ces lignes, l'agriculture capitaliste américaine avait fait des progrès énormes et s'était dans une grande mesure mécanisée.

Le fermier américain ne pouvait soutenir la concurrence avec des entreprises capi­ta­­listes de cette envergure. Au même moment où le bouleversement général des finances, de la production, des transports, le forçait à abandonner toute forme de pro­duction destinée aux seuls besoins domestiques et à produire exclusivement pour le marché, l'expansion gigantesque de l'agriculture fit baisser les prix des produits agricoles. Au même moment où le sort de la masse des fermiers était étroitement dépendant du marché, le marché agricole de l'Union américaine, qui était un marché purement local, se transforma en marché mondial, chasse gardée d'un petit nombre d'entreprises capitalistes gigantesques et de leurs spéculations.

L'année 1879 marque une étape dans l'histoire de l'agriculture européenne et amé­ri­caine, elle ouvre l'ère de l'exportation massive de froment américain en Europe.

Les avantages de cette extension des débouchés furent naturellement monopolisés par le capital : d'une part. les fermes gigantesques s'agrandirent encore, écrasant de leur concurrence le petit fermier, et, d'autre part, celui-ci devint la proie des spéculateurs qui lui achetaient toutes ses céréales. afin d'exercer une pression sur le marché mondial. Réduit à l'impuissance par le pouvoir immense du capital, le fermier s'endetta.. signe typique du déclin de l'agriculture. L'hypothèque des fermes devint bientôt une calamité publique. En 1890, le ministre de l'Agriculture des Etats-Unis, Rusk, écrivait dans une circulaire spéciale au sujet de la situation désespérée des fermiers : « Le poids des hypothèques sur les fermes, les maisons et les terres prend des proportions assez inquiétantes ; dans certains cas peut-être les emprunts furent faits un peu hâtivement. mais dans l'ensemble, c'est la nécessité qui contraignait à les contracter... Ces emprunts qui comportaient des intérêts énormes, sont devenus des charges très lourdes du fait de la baisse des prix des produits agricoles ; le fermier risque bien souvent d'y perdre sa maison et sa terre. C'est un problème très difficile pour tous ceux qui s'efforcent de remédier à la situation des fermiers. On constate d'après les prix actuels que pour gagner un dollar destiné à payer ses dettes, un fermier est obligé de vendre une quantité plus grande de produits qu'à l'époque oit il a emprunté ce dollar. Les intérêts s'accumulent, tandis qu'il est devenu pratiquement impossible d'éponger le gros de la dette elle-même; et, étant donné cette situation. le renouvellement de l'hypothèque est devenu très difficile . »

D'après le recensement du 29 mai 1891, 2,5 millions d'entreprises sont hypothé­quées, dont les deux tiers sont exploitées par le propriétaire lui-même. La dette de ces derniers se monte à peu près à 2,2 milliards de dollars. « Ainsi, conclut Peffer, la situation des fermiers est tout à fait critique (farmers are passing through the « valley and shadow of death ») ».

Le fermier, endetté et ruiné, n'avait plus d'autre ressource que de s'embaucher comme ouvrier agricole pour gagner de l'argent en dehors de son exploitation, ou alors d'abandonner la ferme et de secouer la poussière de la « Terre promise », du « Paradis du froment » - devenu son enfer; mais ce n'était possible que si son insol­vabilité n'avait pas livré sa ferme aux griffes du créancier, ce qui fut le cas de milliers de fermes. On pouvait voir autour des années 1880, des quantités de fermes aban­données et en ruines. « Si le fermier ne  peut rembourser ses dettes dans les délais prévus, écrivait Sering en 1887, les intérêts qu'il doit payer s'élèvent à 12,15 puis à 20 %. La banque, le fabricant de machines, l'épicier, le harcèlent et le privent des bénéfices de son travail. Le fermier finit par devenir simplement locataire de sa ferme, ou alors il va plus loin vers l'Ouest, pour tenter une nouvelle fois sa chance. Nulle part en Amérique du Nord je n'ai vu autant de fermiers endettés, déçus et mécontents que dans les régions à céréales des prairies du Nord-Ouest. Je n'ai rencontré dans le Dakota aucun fermier qui ne fût disposé à vendre sa ferme. »

Le commissaire de l'Agriculture du Vermont écrivait en 1889 à propos de l'aban­don fréquent des fermes : « Dans cet État, on voit de grandes étendues de terres en friche, mais propres à la culture, que l'on peut acheter à des prix approchant ceux de l'Ouest. En outre, ces terrains sont situés près d'églises et d'écoles et bénéficient des avantages de la proximité des chemins de fer. Le commissaire n'a pas visité tous les districts de l'État dont il  est question dans le rapport, mais il en a vu assez pour se convaincre qu'un territoire considérable, aujourd'hui abandonné, mais autrefois cultivé, est devenu un désert ; cependant une partie importante des terres pourrait, au prix d'un travail assidu, produire un bon revenu. »

En 1890, le commissaire de l'État du New Hampshire publia une brochure de 67 pages consacrée à la description de fermes à vendre aux prix les plus minimes. Il y est question de 1442 fermes en ruines y compris les locaux d'habitation, et abandonnées depuis peu. Le même état de choses existe dans d'autres régions. Des milliers d'acres de terres à froment et à maïs étaient en friche et se transformaient en désert. Les spéculateurs fonciers faisaient une publicité habile pour repeupler ce territoire aban­donné, ils attiraient dans le pays des groupes d'immigrants, nouvelles victimes qui connurent en moins de temps encore le même sort que leurs prédécesseurs .

Dans une lettre privée, on peut lire la description suivante :

Que fait donc le fermier ruiné de l'Union? Il prend son bâton et suit la direction du centre du froment et des chemins de fer. Le « paradis du froment » s'est déplacé partiellement vers le Canada. près du Saskatschevan et du fleuve Mackenzie ; là le froment pousse encore le long du 62° parallèle. Une partie des fermiers de l'Union a suivi cette ligne , pour subir ensuite le même sort au Canada. Depuis ces dernières années, le Canada a fait son apparition sur le marché mondial parmi les pays exportateurs de blé, mais là, plus encore qu'ailleurs, l'agriculture est dominée par le grand capital .

Mais la vente massive des terrains publics à des sociétés capitalistes privées a été faite au Canada sur une échelle beaucoup plus large qu'aux États-Unis. Le Charter and Landgrant de la Canadian Pacific Railways est un exemple inouï de brigandage public par le capital privé. Non seulement la société s'est vu attribuer le monopole de la construction des chemins de fer pour vingt ans, concéder gratuitement l'étendue du terrain à construire d'environ 713 milles anglais, et d'une valeur approximative de 35 millions de dollars ; non seulement elle reçut de l'État une garantie de dix ans à 3 % pour un capital d'actions de 100 millions de dollars ainsi qu'un prêt de 27 millions 1/2 de dollars ; pour couronner le tout, la société se vit offrir un territoire de 25 millions d'acres à choisir parmi les terres les plus fructueuses et les mieux situées se trouvant à proximité immédiate de la voie de chemin de fer. Tous les colons futurs de cette surface immense de terre étaient donc d'avance livrés sans merci au bon vouloir de la socié­té ferroviaire. La Compagnie réalisa immédiatement en argent 5 millions d'acres, les vendant à la Compagnie territoriale du Nord-Ouest, qui est une société de capitalistes anglais dirigée par le duc de Manchester. Le deuxième groupe capitaliste qui se vit offrir des terrains publics est la Compagnie de l'Hudsonsbay; en échange de la renonciation à ses privilèges au Nord-Ouest, la Compagnie avait droit à 1/20 de toutes les terres situées entre le lac Winnipeg, qui est la frontière des États-Unis, les Rocky Mountains et le Saskatschevan du Nord. Ces groupes de capitaux ont ainsi reçu à eux deux 5/9 de toutes les terres colonisables. Une grande partie des terrains restants avaient été attribués par l'État à 26 « Compagnies coloniales » capitalistes.

C'est ainsi que le fermier du Canada se trouve presque partout livré au pouvoir du capital et de la spéculation. Malgré cela, on constate une immigration massive venue non seulement d'Europe mais encore des États-Unis.

Tels sont donc les grands traits de la domination capitaliste dans le monde. Le capitalisme, après avoir dépouillé le paysan anglais de sa terre, l'a contraint à fuir à l'Est des États-Unis, puis de là, le refoula à l’Ouest pour le transformer, sur les ruines de l'économie indienne, en un petit producteur de marchandises ; puis, après l'avoir ruiné une fois encore, il le chasse de l’Ouest vers le Nord, où l'ont précédé les chemins de fer et où la ruine le suit ; le fermier a le capital comme guide devant lui et comme bourreau derrière lui. L'enchérissement croissant des produits agricoles a succédé à la chute des prix des années 1890. mais le petit fermier américain n'en tire pas plus de profit que le paysan européen.

Certes le nombre des fermes s’accroît sans cesse. Dans les dix dernières années du XIX° siècle, il est passé de 4,6 millions à 5.7 millions, et au cours des dix années suivantes il a continué d'augmenter en valeur absolue. En même temps la valeur totale des fermes s'est accrue pendant les dix dernières années, elle est passée de 751,2 millions de dollars à 1 652,8 millions de dollars.

Il semble que l'augmentation générale des prix des produits agricoles aurait dû aider le cultivateur à se maintenir à la surface. Cependant nous voyons que le nombre de ceux qui ne sont que locataires de leurs fermes augmente encore plus vite que le nombre total des cultivateurs. Voici quelle en était la proportion aux États-Unis :

Malgré l'augmentation des prix agricoles, les cultivateurs propriétaires des fermes cèdent de plus en plus la place aux fermiers locataires. Mais ceux-ci, qui représentent donc plus d'un tiers de tous les cultivateurs de l'Union, correspondent aux États-Unis comme couche sociale à nos ouvriers agricoles européens ; comme eux, ce sont les véritables esclaves salariés du capital, un élément toujours fluctuant ; au prix d'une tension extrême de toutes leurs forces, ils produisent des richesses pour le capital, sans gagner pour eux-mêmes autre chose qu'une existence misérable et incertaine…

… La destruction du petit artisanat indépendant par la concurrence du capital est un chapitre à part, moins spectaculaire sans doute, mais tout aussi douloureux. Le para­graphe le plus sombre en est l'histoire du travail industriel à domicile. Nous ne pou­vons ici analyser en détail ce phénomène.

Voici donc le résultat général de la lutte entre le capitalisme et la production marchande simple : le capital se substitue à l'économie marchande simple, après avoir installé celle-ci à la place de l'économie naturelle. Si le capitalisme vit des formations et des structures non capitalistes, il vit plus précisément de la ruine de ces structures, et s'il a absolument besoin pour accumuler d'un milieu non capitaliste, c'est qu'il a besoin d'un sol nourricier aux dépens duquel l'accumulation se poursuit en l'absor­bant. Vue dans une perspective historique, l'accumulation capitaliste est une sorte de métabolisme entre les modes de production capitaliste et précapitaliste. Sans les formations précapita­listes, l'accumulation ne peut se poursuivre, mais en même temps elle consiste dans leur désintégration et leur assimilation. L'accumulation capitaliste ne peut donc pas plus exister sans les structures non capitalistes que celles-ci coexister avec l'accumu­lation. L'accumulation du capital a pour condition vitale la dissolution progressive et continue des formations précapitaIistes.

L'hypothèse de base du schéma marxien de l'accumulation ne correspond donc qu'à la tendance historique objective du mouvement de l'accumulation et à son terme théorique. L'accumulation tend à substituer à l'économie naturelle l'économie mar­chan­de simple, et l'économie capitaliste à l'économie marchande simple ; elle tend enfin à établir la domination absolue et générale de la production capitaliste dans tous les pays et dans toutes les branches de l'économie. Mais le capital s'engage ici dans une impasse. Le résultat final une fois acquis - en théorie du moins -l'accumulation devient impossible, la réalisation et la capitalisation de la plus-value deviennent des problèmes insolubles. Au moment où le schéma marxien de la reproduction élargie correspond à la réalité, il marque l'arrêt, les limites historiques du processus de l'accu­mu­lation, donc la fin de la production capitaliste. L'impossibilité de l'accumulation signifie du point de vue capitaliste l'impossibilité du développement ultérieur des forces de production, et donc la nécessité historique objective de l'effondrement du capi­talisme. D'où le comportement contradictoire du capitalisme dans la phase ultime de sa carrière historique : l'impérialisme…


*                En français dans le texte.

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28 octobre 2008

KARL MARX ET LA CRISE DU CAPITALISME(5)

KARL MARX ET LA CRISE DU CAPITALISME

(TEXTES ET DOCUMENTS)(5)

L’argent est le Dieu des marchandises. Il représente l’existence céleste des marchandises, tandis qu’elles représentent son existence terrestre ». Cette phrase de Karl Marx dans les Grundrisse illustre parfaitement l’état de fin du monde qui agite aujourd’hui l’internationale capitaliste. Les économistes classiques et les monétaristes nous ont toujours dit que la monnaie est un simple instrument d’échange et une unité de compte destinés à faciliter les opérations entre les différents agents économiques. Mais la question qui se pose immédiatement : comment un soit-disant simple instrument d’échange qu’est la monnaie peut-il remuer ciel et terre au point qu’il domine l’actualité nationale et internationale ? Comment un si futile objet, un chiffon en papier, une pièce en métal est-il devenu la préoccupation principale des décideurs politiques qui passent leur temps à échafauder des plans de sauvetage pour sauver des banques en faillite et à dépenser des milliards pour venir en aide à un système financier en déconfiture ? Si l’on cherche à comprendre pourquoi ce remue-ménage, il n’est pas difficile de trouver la réponse. La monnaie ou l’argent est certes un instrument de paiement et une unité de compte mais elle est aussi et avant tout un instrument d’exploitation et d’asservissement du salarié par le capitaliste. En effet, c’est grâce au salaire qu’il verse à l’ouvrier que le capitaliste extorque la plue-value, le profit. Avec le profit généré par le premier cycle de production et de circulation des marchandises(M-A-M), le capitaliste renouvelle l’opération pour en récolter un peu plus de profits et ainsi de suite jusqu’à l’infini(A-M-A). Le moindre mal pour le genre humain eût été que l’argent reste confiné à la seule sphère de la production et de la consommation des biens. Or il n’en est rien avec l’avènement du mode de production capitaliste où l’argent a débordé les limites de l’activité productive proprement dite pour devenir le facteur déterminant de toutes les relations humaines. C’est cette idée de marchandisation du monde que Marx expose dans ce texte sur l’argent extrait de la première critique de l’économie politique, les Manuscrits de 1843-1844. Critique de l’économie politique, les Manuscrits de 1844, dans Engels-Marx, La première critique de l’économie politique, Ecrits de 1843-1844, Paris, UGE,1972.10/18. 188-199.

L'ARGENT

A quel point l'argent, qui à l'origine n'est qu'un moyen, est devenu la vraie puissance et le but unique - à quel point, en général, le moyen qui fait de moi un être, qui fait mien l'être objectif, étranger, devient un but en soi... on peut le voir à la façon dont la propriété foncière, là la terre est la source de vie, de même que le cheval et l'épée, ils sont les vrais moyens de subsistance, sont aussi reconnus comme les vrais facteurs politiques domi­nants de la vie. Au Moyen Age, une classe est émancipée dès qu'elle a le droit de porter l'épée. Dans les popula­tions nomades, c'est le cheval qui fait de moi un homme libre, un membre à part entière de la communauté.

1-Matérialité et idéalité de l'argent

Malgré les finesses de l'économie politique moderne, son opposition au système monétaire ne peut aboutir à une victoire décisive. Prisonniers de leur foi superstitieuse dans l'argent matériel, palpable, visible, peuples et gouverne­ments croient en la valeur absolue des métaux précieux et ils tiennent leur possession comme l'unique réalité de la richesse. L'économiste éclairé et informé leur montre que l'argent est une marchandise comme les autres, dont la valeur, comme celle de toute autre marchandise, dépend du rapport entre les frais de production et l'offre et la demande (la concurrence); du rapport entre la quantité ou la concur­rence des autres marchandises. On lui répond alors fort justement que la valeur réelle des choses est la valeur d'échange, que celle-ci réside en dernière analyse dans la monnaie, incarnée par les métaux précieux, que l'argent est la vraie valeur des choses et donc la chose la plus désirable... En dernière analyse, l'enseignement de l'écono­miste aboutit à la même sagesse, à ceci près toutefois que sa capacité d'abstraction permet à l'économiste de reconnaître l'incarnation de l'argent dans toutes les formes de marchandises et de ne pas croire, par conséquent, en la valeur exclusive de son incarnation métallique et offi­cielle. En effet, l'incarnation métallique de l'argent n'est que l'expression officielle, empirique de l'âme monétaire qui anime tous les membres de la production et toute l'évolution de la société bourgeoise.

L'opposition des économistes modernes au système moné­taire se réduit à cela : ils ont compris l'essence de l'argent dans son abstraction et dans son universalité et ils se sont émancipés de la superstition matérialiste qui consiste à croire que cette essence ne s'incarne que dans les seuls métaux précieux. A cette superstition grossière, ils ont substitué une superstition raffinée. Mais comme toutes les deux ont une racine commune, la superstition éclairée n'arrive pas à éliminer la superstition grossièrement maté­rialiste parce qu'elle ne conteste pas son essence, mais seulement une forme particulière de cette essence.

2 Le papier-monnaie

Si nous considérons l'argent non seulement comme une puissance intérieure, cachée, existant en soi, qui détermine le rapport d'égalité ou de hiérarchie entre les marchan­dises, mais aussi comme une réalité incarnée dans une existence individuelle, cette existence est d'autant plus adé­quate à l'essence de l'argent qu'elle est abstraite et que le rapport de l'argent aux autres marchandises est moins naturel. Plus l'argent apparaît comme le produit de l'homme, plus il apparaît comme n'étant pas un produit humain, moins on lui attribue une origine naturelle : étant de plus en plus une création de l'homme, sa valeur en tant qu'argent est, pour parler comme les économistes, de plus en plus inversement proportionnelle à sa valeur d'échange au à la valeur monétaire de la matière dans laquelle il est réalisé. C'est pourquoi le papier-monnaie et le nombre de représentants en papier de l'argent (tels que les lettres de change, mandats, obligations) sont une forme perfectionnée de l'argent et constituent un moment néces­saire dans le progrès du développement de l'argent.

3 Le crédit

Dans le système du crédit, dont l'expression achevée est le système de la banque, on a l'impression que la puis­sance du pouvoir étranger, matériel, est brisé, que l'état d'aliénation, de soi est aboli et que l'homme se trouve de nouveau dans des rapports humains avec l'homme. 

Trompés par cette apparence, les saint-simoniens consi­dérant le développement de l'argent, des lettres de change, des billets de banque, les substituts en papier de l'argent, le crédit, la banque comme une abolition progressive de la séparation de l'homme et des objets, du capital et du travail, de la propriété privée et de l'argent, de l'argent et de l'homme - la fin de la séparation de l'homme d'avec l'homme. Ils ont donc pour idéal le système bancaire orga­nisé. Mais cette suppression de l'aliénation, le retour de l'homme à lui-même et donc à autrui n'est qu'illusion. C'est une aliénation de soi, une déshumanisation d'autant plus infâme et plus extrême que le milieu où elle sévit n'est plus la marchandise, le métal, le papier, mais l'exis­tence morale, l'existence communautaire, les tréfonds du coeur humain: sous l'apparence de la confiance de l'homme en l'homme, c'est la suprême défiance, l'aliénation achevée.

Qu'est-ce qui constitue l'essence du crédit ? Nous faisons ici totalement abstraction du contenu du crédit, qui est toujours l'argent. Nous ne considérons donc pas le contenu de cette confiance, c'est-à-dire le fait qu'un homme recon­naît l'autre en lui avançant des valeurs. [Dans le meilleur cas, c'est-à-dire quand il ne se fait pas payer le crédit, autrement dit quand il n'est pas usurier, le créancier consi­dère le débiteur non comme un fripon, mais comme un homme « bon o. Par « bon r, le créancier comme Shylock, entend « solvable »].

Le crédit n'est concevable que sous deux rapports et sous deux conditions différentes. Voici les deux rapports : 1) Un riche crédite un pauvre qu'il considère comme un homme travailleur et honnête. Dans ce genre de crédit se manifeste le côté romantique, sentimental de l'économie politique; il s'agit de ses égarements, excès et exceptions et non de la règle. Mais même si nous supposons cette exception, même si nous admettons cette possibilité roman­tique, nous voyons que la vie du pauvre, ses talents et son activité ne représentent aux yeux du riche qu'une garantie du remboursement de l'argent prêté. Autrement dit, toutes les vertus sociales du pauvre, le contenu de son activité sociale, son existence elle-même, représentent pour le riche le remboursement de son capital avec les intérêts ordi­naires. La mort du pauvre est dès lors le pire incident pour le créancier. C'est la mort de son capital et en plus de ses intérêts. Pensez à ce qu'il y a d'abject dans le fait d'estimer un homme en argent, comme cela se passe dans le crédit. Il va sans dire qu’outre des garanties morales, le créancier a à sa disposition des garanties et des contraintes Juridiques, pour ne rien dire des autres garan­ties plus ou moins réelles.

Lorsque celui qui reçoit le crédit est lui-même fortuné, le crédit n'est plus que l'intermédiaire commode de l'échange : c'est l'argent lui-même élevé à une forme com­plètement idéale. Le crédit est la forme sous laquelle l'éco­nomie politique juge la moralité des hommes. Dans le crédit, au lieu de métal et de papier, c'est l'homme lui-­même qui devient le médiateur de l'échange, non pas en tant qu'homme, mais en tant qu'incarnation d'un capital porteur d'intérêts. En se dépouillant de sa forme maté­rielle, le moyen de l'échange a sans doute fait retour à l'homme et s'est réinstallé dans l'homme, mais unique­ment parce que l'homme est lui-même jeté hors de soi et parce qu'il est devenu pour lui-même un être matériel. Ce n'est pas l'argent qui s'abolit dans le système du crédit; c'est l'homme lui-même qui se change en argent. Autre­ment dit l'argent s'incarne en l'homme. L'individualité humaine, la morale humaine se transforment à la fois en article de commerce et en incarnation matérielle de l'ar­gent. Au lieu de l'argent, du papier, c'est mon existence personnelle, ma chair et mon sang, ma vertu sociale et ma réputation sociale qui sont la matière, le corps de l'esprit­, argent (Geldgeist). Le crédit exprime (scheidet) la valeur monétaire non pas en pièces de monnaie mais en mor­ceaux de chair humaine, de cœur humain. A telle enseigne que tous les progrès et toutes les inconséquences au sein d'un faux système sont la suprême régression et la suprême conséquence de l'abjection.

Au sein du système du crédit, la nature aliénée de l'homme s'affirme doublement sous l'apparence de la suprême reconnaissance économique de l'homme:

1) L'opposition entre le capitaliste et l'ouvrier, entre le grand capitaliste et le petit capitaliste, s'accroît puisque le crédit n'est accordé qu'à celui qui possède déjà un avoir, et qui offre au riche une nouvelle chance d'accumulation, tandis que le pauvre voit que toute son existence dépend entièrement du hasard puisque sa vie dépend du bon plaisir et du jugement fortuit du riche.

2) Le faux-semblant, l'hypocrisie et la tromperie réci­proque sont poussés à leur comble; celui qui n'a point de crédit n'est pas seulement qualifié de pauvre; il est aussi jugé moralement comme quelqu'un qui ne mérite ni confiance, ni estime, comme un paria, un mauvais élément; outre les privations, le pauvre subit cette humiliation et il doit s'abaisser à mendier le crédit du riche.

3) Grâce à cette existence toute idéale de l'argent, l'homme peut devenir un faux-monnayeur opérant non avec une matière quelconque mais avec sa propre per­sonne : forcé de faire de la fausse monnaie avec sa propre personne, il doit simuler, mentir, etc. pour obtenir du cré­dit. Ainsi le crédit devient aussi bien du côté de celui qui fait confiance que de celui qui en est le bénéficiaire, un objet de trafic, de tromperie et d'abus réciproque.

En outre on voit apparaître ici avec éclat qu'à la base de la confiance selon l'économie politique se trouve la pure méfiance - un système qui implique l'examen soup­çonneux, voire l'espionnage des secrets de la vie privée, etc. du demandeur de crédits, ou encore la divulgation de difficultés momentanées, pour éliminer un rival en ébranlant soudainement son crédit, etc. Tout le système des faillites, d'entreprises fictives... Dans le crédit public, l'Etat se, trouve dans la même position que l'homme privé dont il a été question plus haut... Dans le jeu sur les valeurs­papiers de l'Etat, on voit combien l'Etat est devenu le jouet des commerçants, etc.

4) Enfin le système du crédit trouve son achèvement dans le système de la banque. Création du banquier, la banque devient un pouvoir public; elle concentre la fortune entre ses mains et s'impose comme l'aréopage éco­nomique de la nation: voilà le digne achèvement du sys­tème monétaire. Puisque dans le système de crédit la reconnaissance morale d'un homme, tout comme la confiance en l'Etat, etc., a reçu la forme du crédit, le mystère qui se cache dans le mensonge de la reconnais­sance morale, à savoir l'infamie immorale de cette mora­lité, tout comme l'égoïsme qui prend l'apparence sublime de la « confiance en 1'Etat », éclatent au grand jour et apparaissent tels qu'ils sont en réalité.

4 . L'argent et la possession des valeurs

Du fait qu'il possède la qualité de tout acheter et de s'approprier tous les objets, l'argent est l'objet dont la pos­session est la plus éminente de toutes. L'universalité de sa qualité est la toute-puissance de son essence. II passe donc pour tout-puissant... L'argent est le médiateur entre le besoin et l'objet, entre la vie et le moyen de subsistance de l'homme. Mais ce qui sert de médiateur à ma vie, sert aussi de médiateur à l'existence des autres hommes pour moi. Pour moi, l'argent c'est l'autre homme.

Que diantre! il est clair que tes mains et tes pieds

Et ta tête et ton derrière sont à toi;

Mais tout ce dont je jouis allègrement M'en appartient-il moins ?

Si je puis me payer six étalons,

Leurs forces ne sont-elles pas miennes ?

Je mène bon train et suis un gros monsieur, Tout comme si j'avais vingt-quatre pattes. Goethe: Faust (Méphistolès).

Shakespeare dans Timon d'Athènes:

« De l'or! De l'or jaune, étincelant, précieux! Non, dieux du ciel, Je ne suis pas un soupirant frivole... Ce peu d'or suffirait à rendre blanc le noir, beau le laid, juste l'injuste, noble l'infâme, jeune le vieux, vaillant le lâche... Cet or écartera de vos autels vos prêtres et vos serviteurs; il arrachera l'oreiller de dessous la tête des mourants; cet esclave jaune garantira et rompra les serments, bénira les maudits, fera adorer la lèpre livide, donnera aux voleurs place, titre, hommage et louange sur le banc des sénateurs; c'est lui qui pousse à se remarier la veuve éplorée. Celle qui ferait lever la gorge à un hôpital de plaies hideuses, l'or l'embaume, la parfume, en fait de nouveau un jour d'avril. Allons, métal maudit, putain commune à toute l'humanité, toi qui mets la discorde parmi la foule des nations...

Et plus loin :

Ô toi, doux régicide, cher agent de divorce entre le fils et le père, brillant profanateur du lit le plus pur d'Hymen, vaillant Mars, séducteur toujours Jeune, frais, délicat et aimé, toi dont la splendeur fait fondre la neige sacrée qui couvre le giron de Diane, toi dieu visible qui soudes ensemble les incompatibles et les fais se baiser, toi qui parles par toutes les bouches et dans tous les sens, pierre de touche des coeurs, traite en rebelle l'humanité, ton esclave, et par ta vertu jette-là en des querelles qui la détruisent, afin que tes bêtes aient l'empire du monde.

Shakespeare décrit parfaitement l'essence de l'argent. Pour le comprendre, commençons d'abord par expliquer le passage dé Goethe :

Ce que je peux m'approprier grâce à l'argent, ce que je peux payer, c'est-à-dire ce que l'argent peut acheter, je le suis moi-même, moi le possesseur de l'argent. Ma force est tout aussi grande qu'est la force de l'argent. Les qualités de l'argent sont mes qualités et mes forces essentielles en tant que possesseur de l'argent. Ce que je suis et ce que je puis n'est donc nullement déterminé par mon indivi­dualité. Je suis laid, mais je peux m'acheter la plus belle femme. Donc je ne suis pas laid, car l'effet de la laideur, sa force repoussante, est annulé par l'argent. Personnelle­ment, je suis perclus, mais l'argent me procure vingt-quatre jambes; je ne suis donc pas perclus. Je suis, méchant, mal­honnête, sans conscience, sans esprit, mais l'argent est vénéré, donc aussi son possesseur. L'argent est le bien  suprême, donc son possesseur est bon; l'argent m'évite en outre la peine d'être malhonnête et l'on me présume hon­nête. Je n'ai pas d'esprit, mais l'argent est l'esprit réel de toute chose, comment son possesseur pourrait-il ne pas avoir d'esprit! De plus, il peut s'acheter les gens d'esprit, et celui qui est le maître des gens d'esprit n'est-il pas plus spirituel que l'homme d'esprit ? Moi qui par l'argent peut avoir tout ce que désire un coeur humain, ne suis-je pas en possession de tous les pouvoirs humains ? Mon argent ne transforme-t-il pas toutes mes impuissances en leur contraire ?

Si l'argent est le lien qui me relie à la vie humaine, à la société, à la nature et à l'homme, l'argent n'est-i1 pas le lien  de tous les liens ? Ne peut-il pas nouer et dénouer tous les liens? N'est-il pas non plus de ce fait le moyen universel de séparation? Il est la vraie monnaie divisionnaire comme le vrai moyen d'union, la force galvano­(universelle) de la société.

Shakespeare fait ressortir surtout deux propriétés de l’argent:

1- C'est la divinité visible, la métamorphose de toutes les qualités humaines et naturelles en leur contraire, la confusion et la Perversion universelle des choses; il fait fra­terniser les impossibilités,

2- C'est la prostituée universelle, l'entremetteur universel des hommes et des peuples.

La perversion et la confusion de toutes les qualités humaines et naturelles, la fraternisation des impossibilités - la force divine- de l'argent sont impliquées dans son essence en tant qu'essence générique aliénée, aliénante et s’aliénant, des hommes. Il est la puissance aliénée de l’humanité.

CE que je ne puis en tant qu'homme, donc ce que ne peuvent toutes mes forces essentielles d'individu, je le puis grâce à l'argent. L'argent fait donc de chacune de ces forces essentielles ce qu'elle n'est pas en soi; c'est-à-dire qu’il en fait son contraire.

Si j'ai envie d'un mets ou si je veux utiliser la diligence que je ne suis pas assez fort pour faire le trajet à pied, l'argent me procure le mets et la diligence, c'est­-à-dire qu'il transforme mes désirs en faisant passer leurs objets de la sphère de l'imagination, de la représentation, de la pensée et de la volonté, à l'existence sensible réelle, à la vie, à l'être réel. En tant que cette médiation, l'argent est la force vraiment créatrice.

La demande existe bien pour celui qui n'a pas d'argent, mais sa demande n'est qu'une chose imaginaire qui n'a aucun effet, aucune existence pour moi, pour toi, pour les autres et qui reste donc pour moi une chose irréelle sans objet. La différence entre la demande effective, basée sur l'argent, et la demande sans effet, basée sur mon besoin, ma passion, mon désir, etc., est la différence entre l'Etre et la Pensée, entre la simple représentation existant en moi et la représentation telle qu'elle est pour moi en dehors de moi en tant qu'objet réel.

Si je n'ai pas d'argent pour voyager, je n'ai pas le besoin, de voyager c'est-à-dire un besoin réel, se traduisant dans les actes. Si j'ai la vocation d'étudier mais que je n'ai pas l'argent pour le faire, je n'ai pas de vocation d'étudier, c'est-à-dire pas de vocation active, véritable. En revanche, si je n'ai réellement pas de vocation d'étudier, mais si j'en ai la volonté et l'argent, j'ai aussi une vocation effective. L'argent est le moyen et le pouvoir universels; tout en étant extérieurs, sans rapport ni avec l'homme en tant qu'homme ni avec la société en tant que société, ils ne permettent pas moins de transformer la représentation en réalité et la réalité en simple représentation. L'argent transforme les forces essentielles réelles de l'homme et de la nature en représentations purement abstraites et par suite en imperfections, en chimères et tourments, en même temps qu'il transforme les imperfections et chimères réelles, les forces essentielles réellement impuissantes qui n'existent que dans l'imagination de l'individu, en forces essentielles réelles et en pouvoir. Déjà d'après cette définition, il est donc la perversion générale de l'être même de la personne qu'il change en son contraire et lui confère des qualités qui contredisent ses qualités propres.

C'est aussi comme une telle force de perversion qu'il apparaît lorsqu'il se dresse contre l'individu et contre les liens sociaux, etc., qui prétendent être des essences pour soi. Il change la fidélité en infidélité, l'amour en haine, la haine en amour, la vertu en vice, le vice en vertu, le valet en maître, le maître en valet, l'idiotie en intelligence, l'intelligence en idiotie. Traduction active du concept de la valeur dans la réalité, l'argent confond et échange toutes choses, il est la confusion et !a permutation universelle de toutes choses : c'est le monde à l'envers, la confusion et la permutation de toutes les propriétés naturelles et humaines.

Qui peut acheter le courage est courageux, même s'il est lâche. Comme l'argent ne s'échange pas contre une qua­lité déterminée, contre une chose déterminée, contre des forces essentielles de l'homme, mais contre tout le monde objectif de l'homme et de la nature, il échange donc, du point de vue de son possesseur, n'importe quelle qualité contre n'importe quelle autre, même contraire, et l'objet qui leur correspond; il est la fraternisation des impossibi­lités. Il force les contraires à s'embrasser.

Suppose que l'homme devient humain, suppose que son rapport au monde devient un rapport humain, et tu ne pourras échanger que l'amour contre l'amour, la confiance contre la confiance, etc. Si tu veux jouir de l'art, il te faudra être un homme ayant une culture artistique; si tu veux exercer de l'influence sur d'autres hommes, il te fau­dra être un homme pouvant agir d'une manière réellement animatrice et stimulante sur les autres hommes. Chacun de tes rapports à l'homme - et à la nature - devra être une manifestation déterminée, répondant à l'objet de ta volonté, de ta vie individuelle réelle. Si tu aimes sans pro­voquer d'amour réciproque, c'est-à-dire si ton amour, en tant qu'amour, ne provoque pas l'amour réciproque, si par ta manifestation vitale en tant qu'homme aimant tu ne te transformes pas en homme aimé, ton amour est impuissant - un malheur.

5 L'argent comme médiateur

En définissant l'argent comme le médiateur de l'échange, Mill saisit dans son concept l'essence même de la chose. Ce qui constitue l'essence de l'argent n'est pas le fait que la propriété s'aliène en lui; c'est que l'acte ou le mouvement médiateurs, l'activité humaine, sociale par laquelle les pro­duits humains se complètent réciproquement, deviennent étrangers à eux-mêmes et se transforment en propriété d'un objet matériel, extérieur à l'homme: l'argent. En dénatu­rant ainsi cette activité médiatrice, l'homme n'agit plus en tant qu'homme: il renonce à lui-même et se déshumanise. Le rapport même entre les choses, l'activité qui s'exerce sur elles deviennent l'oeuvre d'un être extérieur à l'homme et supérieur à lui. Au lieu que, l'homme soit lui-même le médiateur pour l'homme, c'est un être étranger qui sert de médiateur, et l'homme regarde en lui sa propre volonté, sa propre activité, son propre rapport avec autrui comme une puissance indépendante de lui et des autres.

On comprend dès lors que ce médiateur se change en un véritable dieu. En effet, c'est toujours le médiateur qui règne en maître sur les choses avec lesquelles il m'unit. Son culte devient une fin en soi. Privés de ce médiateur, les objets perdent toute valeur car ils ne valent qu'autant qu'ils sent ses représentants, tandis qu'à l'origine il sem­blait que l'argent n'avait de valeur que dans la mesure où il était leur représentant. Ce renversement du rapport ori­ginel est nécessaire.

Il s'ensuit que ce médiateur forme l'essence de la pro­priété privée qui a renoncé à être elle-même, qui s'est alié­née. Il est la propriété privée devenue étrangère à elle­même, dépouillée d'elle-même. II est la médiation aliénée entre les productions humaines et l'activité aliénée de l'espèce humaine. Tout ce qui relève de l'activité géné­rique dans la production est dès lors transféré à ce média­teur. L'homme en tant qu'homme, c'est-à-dire considéré en dehors de ce médiateur, devient d'autant plus pauvre que ce dernier devient plus riche.

Le Christ représente originellement : 1.     Les hommes devant Dieu; 2. Dieu pour les hommes; 3. Les hommes pour l'homme.

De même l'argent représente originellement et selon son concept même : 1. La. propriété privée pour la propriété privée; 2. La société pour la propriété privée; 3. La pro­priété privée pour la société.

Mais Christ est le Dieu aliéné et l'homme aliéné. Dieu n'a de valeur que dans la mesure où il représente Christ, et l'homme n'a de valeur que dans la mesure où il représente Christ. II en est ainsi de l'argent.

Pourquoi la, propriété privée doit-elle aboutir à l'argent ? Parce que l'homme, être social, doit échanger et parce que dans le cadre de la propriété privée, l'échange doit aboutir ­à la valeur. Le processus de médiation entre les échangistes n'est pas un mouvement social, humain. Il n'est pas un ra­pport humain, mais le rapport abstrait entre propriétés privées, et ce rapport abstrait est la valeur qui ne devient réellement existante qu'en tant qu'argent. Puisque les échangistes ne se comportent pas en hommes dans leurs rapports mutuels, l'objet perd sa signification de propriété humaine personnelle. Le rapport social de propriété privée à propriété privée est déjà un rapport où la propriété pri­vée est aliénée à elle-même. Ce rapport devenu une réalité existant pour soi, c'est l'argent, par conséquent, l'argent est l'aliénation de la propriété privée, l'abstraction de sa nature spécifique, personnelle.

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27 octobre 2008

ACCUMULATION DU CAPITAL(3)

« L’ACCUMULATION DU CAPITAL »(1913)

(Extraits)

(Troisième partie)

contribution à l’explication économique de l’impérialisme

ROSA Luxembourg

(5 mars 1871-15 janvier 1919)

L'introduction de l'économie marchande

La seconde condition indispensable à l'acquisition de moyens de production ainsi qu'à la réalisation de la plus-value, c'est l'accession au commerce et l'intégration au sein de l'économie marchande des organisations sociales dont l'économie naturelle a été détruite.

Toutes les classes et sociétés non capitalistes doivent acheter les marchandises produites par le capital et lui vendre leurs propres produits. Il semble qu'on puisse ici au moins commencer à parier de « paix » et d'« égalité », du « do ut des », et d'« ac­tion civilisatrice ». Le capitalisme peut bien arracher par la violence leurs moyens de production aux structures sociales étrangères et forcer les travailleurs à devenir les objets de l'exploitation capitaliste, mais il ne peut pas les contraindre par la violence à acheter ses marchandises, il ne peut pas les forcer à réaliser sa plus-value. L'introduc­tion des moyens de transport - chemins de fer, bateaux, canaux - est la condition préa­lable de l'expansion de l'économie marchande dans les territoires où règne une écono­mie naturelle, ce qui semble confirmer cette hypothèse. La conquête de l'écono­mie marchande commence généralement par la création d'ouvrages grandioses de civili­sa­tion, par la construction de transports modernes, comme les lignes de chemin de fer traversant les forêts vierges et franchissant les montagnes, les télégraphes tendant leurs fils au-dessus des déserts, les paquebots qui font escale dans les ports du monde entier. Cependant le caractère pacifique de ces bouleversements techniques est illusoire. Les relations commerciales des compagnies des Indes orientales avec les pays fournisseurs d'épices étaient des actes de brigandage, de chantage ou des escro­queries grossières accomplis sous la bannière du commerce, comme le sont aujour­d'hui les relations des capitalistes américains avec les Indiens du Canada à qui ils achètent des fourrures, ou celles des marchands allemands avec les nègres d'Afrique. Un exemple classique du commerce « pacifique » avec les sociétés arriérées est fourni par l'histoire moderne de la Chine à laquelle les Européens ont fait la guerre tout au long du XIX° siècle pour l'ouvrir par la force au commerce. Persécutions des chrétiens provoquées par les missionnaires, désordres suscités par les Européens, massacres périodiques où une population de paysans pacifiques et sans défense dut se mesurer avec la technique perfectionnée des forces européennes alliées, lourdes contributions de guerre, système de la dette publi­que, d'emprunts européens, de contrôle européen des finances avec comme consé­quence l'occupation des forteresses chinoises, ouverture forcée de ports libres et concessions de chemin de fer obtenues sous la pression des capitalistes européens, telles furent les méthodes employées pour ouvrir la Chine au commerce des mar­chandises depuis le milieu du XIX° siècle jusqu'à la révolution chinoise.

L'ère de l'ouverture de la Chine à la civilisation européenne, c'est-à-dire à l'échan­ge de marchandises avec le capital européen, fut inaugurée par la guerre de l'opium, par laquelle la Chine fut contrainte d'acheter ce poison des plantations indiennes pour aider les capitalistes anglais à le monnayer. Au XVII° siècle la culture de l'opium fut introduite au Bengale par la Compagnie anglaise des Indes orientales et l'usage du stupéfiant fut répandu en Chine grâce à sa filiale de Canton. Au début du XIX° siècle, le prix de l'opium avait tellement baissé qu'il devint bientôt un « objet de consom­mation du peuple ». En 1821 encore 4 628 caisses d'opium étaient importées en Chine pour un prix moyen de 1 325 dollars, puis le prix tomba de 50 %, et en 1825 l'impor­tation chinoise s'éleva à 9 621 caisses, en 1830 à 26 670 caisses .

Les effets désastreux de la drogue et notamment de l'espèce la plus commune et la moins chère dont usait la population pauvre, devinrent une calamité publique et obligèrent la Chine à en prohiber l'importation. Dès 1828, le vice-roi de Canton avait interdit l'importation de l'opium, mais cette mesure ne réussit qu'à détourner le trafic vers d'autres ports. L'un des censeurs de Pékin fut chargé d'une enquête à ce sujet et rédigea le rapport suivant :

« J'ai appris que les fumeurs d'opium ont un tel désir de cette drogue néfaste qu'il font tout pour s'en procurer la jouissance. S'ils n'ont pas l'opium à l'heure habituelle, ils se mettent à trembler, des gouttes de sueur coulent sur leur front et sur leur visage et ils sont incapables de se livrer à la moindre occupation. Mais dès qu'on leur apporte une pipe d'opium, ils en aspirent quelques bouffées et sont aussitôt guéris.

« L'opium est donc devenu pour tous ceux qui le fument un besoin absolu, et il ne faut pas s'étonner que lorsqu'ils sont convoqués par l'Autorité publique ils préfèrent subir n'importe quel châtiment plutôt que de révéler le nom de celui qui leur fournit l'opium. Parfois on apporte des présents aux autorités locales pour les inciter à tolérer ce mal ou à interrompre une enquête commencée. La plupart des marchands qui fournissent des marchandises à Canton vendent également de l'opium au marché noir.

« Je suis d'avis que l'opium est un mal bien plus grand que le jeu et qu'il faudrait punir les fumeurs d'opium aussi sévèrement que les joueurs. »

Le censeur proposait de condamner chaque fumeur d'opium découvert à quatre-vingts coups de bambou, celui qui refuserait d'indiquer le nom du vendeur à cent coups de bambou et à un exil de trois ans. Et avec une franchise inconnue des auto­rités européennes, le Caton de Pékin terminait son rapport par la réflexion suivante : « Il semble que l'opium soit surtout importé par des fonctionnaires indignes qui, en accord avec des négociants cupides, le font parvenir à l'intérieur du pays ; là ce vice est d'abord pratiqué par des jeunes gens de bonne famille, par de riches particuliers et des marchands et il se répand finalement dans le peuple. J'ai appris qu'il existe des fumeurs d'opium dans toutes les provinces, non seulement parmi les fonctionnaires civils mais aussi dans l'armée. Tandis que les fonctionnaires des différents districts renforcent par des édits l'interdiction légale de la vente de l'opium, leurs parents, leurs amis, leurs subordonnés, leurs serviteurs continuent à fumer comme aupara­vant et les négociants profitent de l'interdiction pour faire monter les prix. La police, elle-même, gagnée à ces habitudes, achète la drogue au lieu d'aider à la faire disparaître, et c'est aussi la raison pour laquelle les inter­dictions et les mesures légales restent peu appliquées . »

A la suite de ce rapport, on promulgua en 1833 une loi plus sévère qui rendait chaque fumeur d'opium passible de cent coups de bambou et de deux mois de pilori. Les gouverneurs des provinces durent rendre compte dans leurs rapports annuels des résultats de la lutte contre l'opium. La campagne eut le double effet suivant : d'une part on se mit à cultiver le pavot sur une grande échelle à l'intérieur de la Chine, en particulier dans les provinces de Honan, de Se-Tchouan et de Kweitchan, et, d'autre part, l'Angleterre déclara la guerre à la Chine pour l'obliger à lever l'embargo sur l'opium. C'est alors que commença « l'ouverture » glorieuse de la Chine à la culture européenne sous la forme de pipes d'opium.

La première attaque porta sur Canton. Les fortifications de la ville sur le bras principal de l'estuaire du fleuve Perle étaient très primitives. La seule défense consistait, chaque jour au coucher du soleil, à barrer le fleuve par des chaînes de métal fixées à des poteaux ancrés dans l'eau à des distances différentes. Il faut ajouter que les canons chinois n'avaient pas de hausse leur permettant de régler leur tir, ils étaient donc assez inoffensifs. C'est avec ces défenses primitives, tout juste bonnes à empêcher quelques navires de commerce d'entrer dans le port, que les Chinois subirent la première attaque anglaise. Dix navires de guerre anglais suffirent pour forcer l'entrée du port, le 7 septembre 1839. Les 16 jonques de guerre et les 13 bateaux-pompes que les Chinois mirent en ligne pour leur défense furent bombardés et dispersés en trois quarts d'heure. Après cette première victoire les Anglais réussirent à renforcer leur flotte de guerre et passèrent au début de 1841 à une nou­velle attaque. Cette fois ils attaquèrent à la fois la flotte et le port. La flotte chinoise consistait en un certain nombre de jonques de guerre. La première fusée incendiaire pénétra dans la chambre à poudre d'une jonque, faisant sauter celle-ci avec tout son équipage. Peu de temps après, 11 jonques, y compris le bateau amiral, furent détruites, le reste de la flotte chercha son salut dans une fuite éperdue. Les opérations à terre prirent un peu plus de temps. L'artillerie chinoise était totalement inefficace ; les Anglais avancèrent au beau milieu des fortifications, grimpèrent jusqu'à un point stratégique qui n'était même pas gardé et massacrèrent d'en haut les Chinois sans défense. La bataille se solda par les pertes suivantes : du côté chinois 600 morts, du côté anglais 1 mort et 30 blessés, dont plus de la moitié avaient été atteints par l'explosion accidentelle d'un réservoir de poudre. Quelques semaines plus tard les Anglais se livraient à un nouvel exploit. Il s'agissait de s'emparer des forts d'Anunghoy et de Nord Wantong. Les Anglais disposaient pour cette tâche de 12 vaisseaux de ligne entièrement équipés. Par ailleurs, les Chinois négligeant encore une fois l'essentiel, avaient omis de fortifier l'île de Sud Wantong. Ainsi les Anglais purent débarquer en toute tranquillité une batterie pour bombarder le fort d'un côté tandis que les croiseurs le prenaient sous leur feu de l'autre côté. Quelques minutes suffirent pour chasser les Chinois des forts. Le débarquement eut lieu sans rencontrer la moindre résistance. La scène inhumaine qui suivit - selon un rapport anglais - restera toujours dans la mémoire des officiers anglais comme un sujet de remords. Les Chinois, en effet, cherchant à s'enfuir de leurs retranchements, étaient tombés dans les fossés, qui étaient remplis de soldats sans défense suppliant qu'on leur fasse grâce. Les Sepoys tirèrent sans relâche - contre l'ordre de leurs officiers, paraît-il - sur cette masse de corps humains étendus à terre. C'est ainsi que Canton fut ouverte au commerce des marchandises.

Les autres ports connurent le même sort. Le 4 juillet 1841 trois bateaux de guerre anglais armés de 120 canons apparurent au large des îles à l'entrée de la ville de Mingpo. Le lendemain d'autres vaisseaux se joignirent aux premiers. Le soir l'amiral anglais envoya un message au gouverneur chinois exigeant la capitulation des îles. Le gouverneur déclara qu'il n'était pas en mesure de résister mais qu'il ne pouvait se rendre sans ordre de Pékin : il demandait donc un délai. Ce délai ne lui fut pas accordé, et à deux heures et demie du matin, les Anglais assaillirent l'île sans défense. En neuf minutes, le fort et les maisons situées sur la plage étaient réduits en un tas de cendres fumantes. Les troupes débarquèrent sur la côte abandonnée et couverte de lances, de sabres, de boucliers, de fusils brisés, où gisaient quelques morts ; ils s'avancèrent jusqu'aux remparts de la ville insulaire de Tinghaï. Le lendemain matin, avec le renfort des équipages de bateaux nouvellement arrivés, ils posèrent des échelles contre les murailles qui étaient à peine protégées et, quelques minutes plus tard ils étaient maîtres de la ville. Les Anglais proclamèrent cette victoire glorieuse dans un ordre du jour modeste : « Le sort avait décidé que le matin du 5 juillet 1841 serait un jour mémorable où le drapeau de Sa Majesté d'Angleterre flotterait au-dessus de la plus belle île de l'Empire Céleste du Milieu, première bannière euro­péenne s'élevant victorieuse au-dessus de ces contrées florissantes ».

Le 25 août 1841, les Anglais arrivèrent en vue de la ville d'Amoy dont les forts étaient équipés de plusieurs centaines de canons du plus grand calibre chinois. Comme la plupart de ces canons étaient parfaitement inefficaces et comme par ailleurs les commandants chinois étaient peu préparés à soutenir une attaque, la prise du port fut, une fois encore, un jeu d'enfants. Protégés par un tir continu, les vais­seaux anglais s'approchèrent des murailles de Koulangsou, puis les marins débarquè­rent et repoussèrent après une courte résistance les troupes chinoises. 26 jonques de guerre équipées de 120 petits canons qui avaient été abandonnées par leur équipage, furent prises par les Anglais. Une batterie servie par des Tatares résista héroïquement au feu réuni de cinq bateaux anglais. Après avoir débarqué, les Anglais les attaquè­rent par derrière et les massacrèrent dans un bain de sang.

C'est ainsi que se termina la glorieuse guerre de l'opium. Par le traité de paix du 27 août 1842, l'île de Hong-Kong fut cédée aux Anglais: en outre, Canton, Amoy, Fou-Tchéou, Mingpo et Shangaï durent être ouvertes au commerce. Quinze ans plus tard il y eut une deuxième guerre contre la Chine. menée cette fois par les Anglais et les Français réunis. En 1857, les troupes alliées attaquèrent Canton avec le même héroïsme que pendant la première guerre. La paix de Tientsin en 1858 avait pour clauses la libre exportation de l'opium, l'ouverture du pays au commerce et le droit pour les missions de pénétrer à l'intérieur de la Chine. Dès 1859, les Anglais ouvri­rent à nouveau les hostilités et décidèrent de détruire les fortifications chinoises au bord du Peiho. Mais ils furent repoussés après une bataille meurtrière qui fit 464 victimes, morts et blessés .

L'Angleterre et la France avaient de nouveau réuni leurs forces. A la fin du mois d'août 1860, des troupes anglaises de 12 600 hommes et des troupes françaises de 7 500 hommes, réunies sous le commandement du général Cousin-Montauban, com­men­cèrent par s'emparer des forts de Takou sans tirer un seul coup de fusil, puis pénétrèrent jusqu'à Tientsin et enfin avancèrent jusque devant Pékin. Le 21 septembre 1860 eut lieu la bataille sanglante de Palikao, qui livra Pékin aux puissances européennes. Les vainqueurs entrèrent dans la ville à peu près désertée et absolument sans défense et commencèrent par piller le palais impérial ; le général Cousin, plus tard maréchal et « comte de Palikao », participa personnellement et activement au pillage. Mais Lord Elgin fit incendier le palais « en guise de représailles ».

Les puissances européennes obtinrent alors le droit d'avoir des ambassadeurs à Pékin et à Tientsin, et d'autres villes furent ouvertes au commerce. Tandis qu'en Angleterre, à Londres, à Manchester et dans d'autres régions industrielles une ligue anti-opium luttait contre la diffusion de ce stupéfiant, et qu'une commission nommée par le Parlement en proclamait la nocivité, la convention de Tchifou en 1876 garan­tissait la libre exportation de l'opium en Chine. En même temps tous les traités signés avec la Chine garantissaient aux Européens - négociants ou missionnaires - le droit d'acquérir des terres. La fraude consciente joua ici son rôle à côté de la force des armes. Non seulement l'ambiguïté des textes du traité préparait les voies à l'extension progressive des territoires occupés par le capital européen dans les ports affermés, mais des falsifications reconnues du texte chinois de la convention supplémentaire française de 1860, traduit par l'abbé Delamarre, missionnaire catholique, permirent d'extorquer des concessions aux Chinois : les missions reçurent l'autorisation d'acqué­rir du terrain non seulement dans les ports affermés mais encore dans toutes les provinces de l'empire. La diplomatie française et les missions protestantes en parti­culier furent unanimes à condamner l'escroquerie raffinée du religieux ; elles n'en tinrent pas moins à exiger l'application de ce droit élargi des missions françaises et à en réclamer l'extension aux missions protestantes .

L'ouverture de la Chine au commerce, introduite par la guerre de l'opium, fut scellée par la série des « affermages » et par l'expédition chinoise de 1900, où la défen­se des intérêts commerciaux du capital européen se transforma ouvertement en un pillage international des terres. L'impératrice douairière soulignait ce contraste entre la théorie initiale et la pratique des « civilisateurs » européens en Chine, lors­qu'elle écrivait à la reine Victoria après la prise des forts de Takou :

« A Votre Majesté, salut ! Au cours de toutes les négociations entre l’Angleterre et l'empire chinois depuis le début des relations entre les deux pays, il n'a jamais été question d'extension territoriale de la part de la Grande-Bretagne, mais uniquement de son désir ardent de servir les intérêts de son commerce. Constatant le fait que notre pays est précipité dans une guerre pénible, nous nous rappelons que 70 % ou 80 % du commerce chinois se font avec l'Angleterre. En outre, vos tarifs douaniers maritimes sont les plus bas du monde et vous imposez peu de limitations à l'impor­tation étrangère dans vos ports. Pour ces raisons nos relations amicales avec les négociants anglais dans les ports affermés se sont maintenues sans interruption pendant le dernier demi-siècle pour notre avantage à tous deux. Mais un changement soudain s'est produit et une méfiance générale s'est élevée contre nous. C'est pourquoi nous vous prions de songer que, si par quelque combinaison de circonstan­ces, notre Empire venait à perdre son indépendance et si les puissances s'unissaient pour exécuter leur plan concerté de longue date, à savoir s'emparer de notre terri­toire - (dans une dépêche envoyée en même temps à l'empereur du Japon, l'impulsive Tsou Hsi parle ouvertement « des puissances avides de l'Occident dont les regards de tigre affamé se portent en notre direction ») - cette action aurait des conséquences désastreuses pour votre commerce. Actuellement notre empire s'efforce de mettre sur pied une armée et d'assurer les moyens de sa défense. Cependant nous faisons confiance à vos bons offices de médiation et nous attendons impatiemment votre décision . »

Entre-temps, au cours de chaque guerre, les civilisateurs européens se livraient au pillage et au vol sur une grande échelle dans les palais impériaux chinois, dans les bâtiments publics et les monuments de la civilisation antique, tant en 1860, lorsque les Français pillèrent le palais impérial avec ses trésors inestimables, qu'en 1900, lorsque « toutes les nations » dérobèrent à l'envi les biens publics et privés. Destruc­tion des villes les plus anciennes et les plus importantes, ruine de l'agriculture dans de vastes régions, pression fiscale insupportable pour le paiement des contributions de guerre, tels étaient les phénomènes qui accompagnaient chaque attaque européenne et allaient de pair avec les progrès du commerce. Chacun des plus de quarante ports affermés chinois (treaty-ports) a été acheté par des flots de sang, des massacres et des ruines.

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ACCUMULATION DU CAPITAL(2)

« L’ACCUMULATION DU CAPITAL »(1913)

(Extraits)

(Deuxième partie)

contribution à l’explication économique de l’impérialisme

ROSA Luxembourg

(5 mars 1871-15 janvier 1919)

…le fléau de la civilisation capitaliste réussit à anéantir toute l'organisation sociale du peuple. accomplissant en peu de temps ce que des siècles, ce que l'épée des Nogais n'avaient pu faire. Le but ultime du capital anglais était d'arracher à la commune indienne la base de son existence : la terre, et de s'en emparer.

A cet effet on fit jouer la fiction en usage chez les colonisateurs européens, selon laquelle toute la terre des colonies était propriété des dominateurs politiques. Les Anglais offrirent rétrospectivement la propriété de l'inde  au Grand Mogol et à ses satrapes, pour en hériter ensuite à titre de « successeurs légitimes ». Les savants les plus renommés de l'économie classique, comme James Mill, s'ingénièrent à fonder cette fiction sur des arguments « scientifiques », comme cette conclusion fameuse que nous citons : Nous devons admettre que la propriété de la terre en Inde appartient au souverain, « car si nous supposions qu'il n'était pas le propriétaire du sol, nous ne saurions à qui en attribuer la propriété ».

Conformément à leur tactique habituelle dans les Colo­nies, les Anglais cherchaient ainsi à donner l'impression que leur politique de force, qui avait attaqué les bases du système de propriété et entraîné à la faillite l'économie rurale des Hindous, leur avait été imposée précisément dans l'intérêt des paysans pour les protéger contre les tyrans et leurs exploiteurs indigènes.

D'abord les Anglais créèrent artificiellement une aristocratie terrienne en Inde aux dépens des droits de propriété traditionnels des communautés paysannes, prétendant ensuite protéger les paysans contre ces oppresseurs et amener le terrain « illégalement usurpé » entre les mains des capitalistes anglais. C'est ainsi qu'en peu de temps l'Inde vit naître la grande propriété foncière, tandis que sur d'immenses espaces les paysans furent transformés en une masse prolétarisée de petits fermiers à court bail. Enfin la méthode spécifique de la colonisation capitaliste se traduisit par un fait caractéris­tique. Les Anglais furent les premiers conquérants de l'Inde à manifester une indiffé­rence brutale à l'égard des grand travaux d'utilité publique. Les Arabes, les Afghans et les Mongols dirigèrent et protégèrent en Inde de grands ouvrages de canalisation, sillonnèrent le pays de routes, construisirent des ponts, firent creuser des puits. L'ancê­tre de la dynastie mongole en Inde, Timour ou Tamerlan, se préoccupait de l'agri­culture, de l'irrigation, de la sécurité des routes et de l'approvisionnement des voyageurs. « Les radjahs primitifs de l’Inde, les conquérants afghans ou mongols, qui se montraient parfois cruels à l'égard des individus, marquaient du moins leur règne par des constructions magnifiques que l'on rencontre aujourd'hui à chaque pas et qui semblent être l'œuvre d'une race de géants. La Compagnie (des Indes orien­tales, qui a gouverné l'Inde jusqu'en 1858) n'a pas découvert une seule source, creusé un seul puits, construit un seul canal ni bâti un seul pont dans l'intérêt des Indiens ! »

...C'est tout naturel : il importait peu au capital anglais de maintenir les commu­nautés indiennes et de les soutenir économiquement. Au contraire il fallait les détruire et les dépouiller de leurs forces productives. La cupidité impétueuse et croissante de l'accumulation, que sa nature oblige à ne tenir compte que des « conjonctures » du marché, et qui est incapable de songer au lendemain, ne saurait voir plus loin et apprécier la valeur des travaux publics d'une civilisation ancienne. En Égypte il y a quelque temps, des ingénieurs anglais, chargés de construire pour une entreprise capitaliste d'énormes barrages sur le Nil, ont fiévreusement essayé de retrouver les traces d'anciens systèmes de canalisation comme celles que, dans les provinces indiennes, on avait laissé complètement tomber en ruines avec une incurie stupide de barbares. Les Anglais n'ont appris qu'en 1867 à apprécier les résultats de leurs nobles efforts ; cette année-là, en effet, une famine terrible avait provoqué la mort d'un million d'hommes dans la seule province d'Orissa, ce qui donna lieu à une enquête du Parlement anglais sur les causes de la misère. A l'heure actuelle, le gouvernement anglais a pris des mesures administratives pour chercher à protéger les paysans contre l'usure. Le Punjab Alienation Act (1900) interdit de vendre ou d'hypothéquer des terrains appartenant aux paysans à des membres de castes autres que celles qui cultivent le sol ; les exceptions qui peuvent être faites dans des cas individuels sont soumises à l'autorisation de l'inspecteur des finances. Les Anglais, après avoir systématiquement détruit les liens protecteurs des anciennes organisations sociales des Hindous et favorisé l'établissement d'un système d'usure où le taux d'intérêt atteignait habituellement 15 %, mettent le paysan indien ruiné et réduit à la misère sous la tutelle du fisc et de ses employés, autrement dit sous la « protection » de ceux qui le saignent à blanc.

A côté de l'Inde britannique et de son martyre, l'Algérie sous la domination politique française tient une place d'honneur dans les annales de l'économie coloniale capitaliste. Lorsque les Français conquirent l'Algérie, la masse de la population kabyle était dominée par des institutions sociales et économiques très anciennes qui, à travers l'histoire mouvementée du pays, se sont maintenues jusqu'au XIX° siècle et en partie jusqu'à aujourd'hui. Sans doute la propriété privée existait-elle dans les villes parmi les Maures et les Juifs, chez les marchands, les artisans et les usuriers. Sans doute la suzeraineté turque avait-elle confisqué dans la campagne de grandes éten­dues de terre comme domaines d'État. Cependant presque la moitié de la terre cultivée était restée propriété collective des tribus arabes kabyles, qui gardaient des mœurs patriarcales très anciennes. Beaucoup de tribus arabes menaient au XIX° siècle la même vie nomade qu'elles avaient toujours menée, et qui ne semble instable et désordonnée qu'à un regard superficiel, mais qui en réalité est réglée de manière stricte et souvent monotone ; chaque été, avec les femmes et les enfants, emmenant les troupeaux et les tentes, elles émigraient vers la région côtière de Tell, au climat rafraîchi par le vent, et chaque hiver les ramenait à la chaleur protectrice du désert. Chaque tribu et chaque famille avaient leurs itinéraires déterminés, et les stations d'hiver ou d'été où elles plantaient leurs tentes étaient fixes. De même, chez les Arabes agriculteurs, la terre était la plupart du temps propriété collective des tribus. La grande famille kabyle avait également des mœurs patriarcales et vivait selon des règles traditionnelles sous la direction de ses chefs élus.

Dans ce large cercle familial, la direction commune des affaires domestiques était confiée à la femme la plus âgée, qui pouvait également être élue par les autres membres de la famille, ou encore à chacune des femmes successivement. L'organisa­tion de la grande famille kabyle au bord du désert africain ressemblait assez curieuse­ment à la « zadruga » des pays slaves du Sud ; la famille possédait en commun non seulement le soi, mais tous les outils, les armes et l'argent nécessaires à l'activité pro­fes­sionnelle de ses membres et acquis par eux. Chaque homme possédait en propre un seul costume, et chaque femme simplement les vêtements et les bijoux qu'elle avait reçus en cadeau de noces. Mais tous les vêtements plus précieux et les joyaux étaient considérés comme propriété indivise de la famille et ne pouvaient être portés par chacun des membres qu'avec la permission de tous. Si la famille était peu nom­breuse, elle prenait ses repas à une table commune, les femmes faisaient la cuisine à tour de rôle, et les femmes âgées étaient chargées de servir les plats. Si le cercle familial était trop large, le chef de la tribu distribuait une ration mensuelle de vivres non préparés, les répartissant avec une stricte égalité entre les diverses familles, qui se chargeaient de les préparer. Ces communautés étaient réunies par des liens étroits d'égalité, de solidarité et d'assistance mutuelle, et les patriarches avaient coutume en mourant de recommander à leurs fils de demeurer fidèles à la communauté .

La domination turque qui s'était établie en Algérie au XVI° siècle avait déjà fait de sérieuses entailles dans cette organisation sociale. Cependant ce sont les Français qui inventèrent la légende selon laquelle les Turcs auraient confisqué toute la terre au bénéfice du fisc. Seuls des Européens pouvaient imaginer une idée aussi absurde, qui est en contradiction avec tous les fondements économiques de l'Islam et des croyants. Au contraire les Turcs respectèrent généralement la propriété collective des villages et des grandes familles. Ils reprirent seulement aux familles une grande partie des terres non cultivées pour les transformer en domaines d'État (beyliks) qui, sous la direction d'administrateurs locaux turcs, furent soit gérés directement par l'État avec l'aide d'une main-d’œuvre indigène, soit affermés en échange d'un bail ou de redevances en nature. En outre les Turcs profitèrent de chaque rébellion des tribus soumises et de chaque trouble dans le pays pour agrandir les domaines fiscaux par des confiscations de terrains, y fondant des colonies militaires ou bien vendant aux enchères publiques les biens confisqués, qui tombaient généralement entre les mains d'usuriers turcs ou autres. Pour échapper aux confiscations ou à la pression fiscale beaucoup de paysans se plaçaient, comme au Moyen Âge en Allemagne, sous la protection de l'Église, qui devint ainsi propriétaire d'immenses domaines. Enfin, la répartition des propriétés en Algérie se présentait, après ces nombreuses vicissitudes, de la manière suivante : les domaines d'État comprenaient 1 500 000 hectares de terrain ; 3 000 000 d'hectares de terres non cultivées appartenaient également à l'État comme « propriété commune de tous les croyants » (bled el Islam) ; 3 000 000 d'hectares étaient la propriété privée des Berbères, depuis l'époque romaine ; en outre, sous la domination turque, 1 500 000 hectares étaient devenus propriété privée. Les tribus arabes gardaient en indivision 5 000 000 d'hectares. Quant au Sahara, il comprenait environ 3 000 000 d'hectares de terres cultivables dans le domaine des oasis, qui appartenaient soit à des domaines gérés collectivement par les grandes familles, soit à des domaines privés. Les 23 000 000 d'hectares restants étaient pratiquement déserts.

Après la conquête de l'Algérie, les Français firent grand bruit autour de leur oeuvre de civilisation. On sait que l'Algérie, qui s'était délivrée au début du XVIII° siècle du joug turc, était devenue un repaire de pirates infestant la Méditerranée et se livrant au trafic d'esclaves chrétiens. L'Espagne et l'Union Nord-Américaine, qui elles-mêmes à l'époque pouvaient se glorifier de hauts faits dans le domaine du trafic d'esclaves, déclarèrent une guerre sans merci aux infamies des Musulmans. La Révolution française prêcha également une croisade contre l'anarchie algérienne. La France avait donc entrepris la conquête de l'Algérie en proclamant les mots d'ordre de la lutte contre l'esclavage et de l'instauration de la civilisation. La pratique allait bientôt montrer ce qui se cachait derrière ces phrases. On sait qu'au cours des qua­rante années écoulées depuis la conquête de l'Algérie, aucun État européen n'a changé aussi souvent de régime politique que la France. A la Restauration avait succédé la révolution de Juillet et la royauté bourgeoise, celle-ci fut chassée par la révolution de Février qui fut suivie de la seconde République, du second Empire, enfin de la débâcle de 1870 et de la troisième République. La noblesse, la haute finance, la petite bourgeoisie, les larges couches de la moyenne bourgeoisie se cédaient successive­ment le pouvoir politique. Mais la politique française en Algérie demeura immuable à travers ces vicissitudes, elle resta orientée du début à la fin vers le même but : au bord du désert africain elle découvrait le centre d'intérêt de tous les bouleversements politiques en France au XIX° siècle : la domination de la bourgeoisie capitaliste et de sa forme de propriété.

Le 30 juin 1873, le député Humbert, rapporteur de la Commission pour le règle­ment de la situation agricole en Algérie, déclara à une séance de la Chambre : « Le projet de loi que nous proposons à votre étude n'est rien d'autre que le couronnement de l'édifice dont le fondement a été posé par une série d'ordonnances, de décrets, de lois et de senatus-consultes, qui tous ensemble et chacun en particulier poursuivent le même but : l'établissement de la propriété privée chez les Arabes. »

La destruction et le partage systématiques et conscients de la propriété collective, voilà le but et le pôle d'orientation de la politique coloniale française pendant un demi-siècle, quels que fussent les orages qui secouèrent la vie politique intérieure. On servait en ceci un double intérêt clairement reconnu.

Il fallait détruire la propriété collective surtout pour abattre la puissance des familles arabes comme organisations sociales, et briser ainsi la résistance opiniâtre contre la domination française ; cette résistance se manifestait, malgré la supériorité de la puissance militaire française, par de constantes insurrections de tribus, ce qui entraînait un état de guerre permanent dans la colonie .

En outre la ruine de la propriété collective était la condition préalable à la domi­nation économique du pays conquis; il fallait en effet arracher aux Arabes les terres qu'ils possédaient depuis un millénaire pour les confier aux mains des capitalistes français. A cet effet on jouait de cette même fiction, que nous connaissons déjà, selon laquelle toute la terre appartiendrait, conformément à la loi musulmane, aux déten­teurs du pouvoir politique. Comme les Anglais en Inde, les gouverneurs de Louis-Philippe en Algérie déclaraient « impossible » l'existence de la propriété collective des grandes familles. Sur la base de cette fiction, la plupart des terres cultivées, notam­­ment les terrains communaux, les forêts et les prairies furent déclarées pro­priété de l'État et utilisées à des buts de colonisation. On construisit tout un système de cantonnements par lequel les colons français s'installèrent au milieu des territoires indigènes, tandis que les tribus elles-mêmes se trouvèrent parquées dans un territoire réduit au minimum. Les décrets de 1830, 1831, 1840, 1844, 1845 et 1846, « légalisè­rent » ces vols de terrains appartenant aux tribus arabes. Mais ce système de canton­ne­ments ne favorisa aucunement la colonisation. Il donna simplement libre cours à la spéculation et à l'usure. La plupart du temps, les Arabes s'arrangèrent pour racheter les terrains qui leur avaient été volés, ce qui les obligea naturellement à s'endetter. La pression fiscale française accentua cette tendance. En particulier la loi du 16 juin 1851, qui proclamait les forêts domaines d'État, vola ainsi 2 400 000 hectares de pâturages et de taillis privant les tribus éleveuses de bétail de leurs moyens d'exis­tence. Cette avalanche de lois, d'ordonnances et de décrets donna lieu à une confusion indescriptible dans les réglementations de la propriété. Pour exploiter la fièvre de spéculation foncière et dans l'espoir de récupérer bientôt leurs terres, beaucoup d'indigènes vendirent leurs domaines à des Français, mais ils vendaient souvent le même terrain à deux ou trois acheteurs à la fois ; parfois il s'agissait d'un domaine qui ne leur appartenait pas en propre, mais était la propriété commune et inaliénable de leur tribu. Ainsi une société de spéculation de Rouen crut avoir acheté 20 000 hectares de terre, tandis qu'en réalité elle n'avait un titre - contestable - de propriété que pour un lot de 1 370 hectares. Une autre fois, un terrain de 1 230 hectares se réduisit après la vente et le partage à 2 hectares. Il s'ensuivit une série infinie de procès, où les tribunaux faisaient droit par principe à toutes les récla­mations des acheteurs et respectaient tous les partages. L'insécurité de la situation, la spéculation, l'usure et l'anarchie se répandaient universellement. Mais le plan du gouvernement français, qui voulait s'assurer le soutien puissant d'une masse de colons français au milieu de la population arabe, échoua misérablement. C'est pourquoi la politique française sous le Second Empire changea de tactique : le gouvernement, après avoir pendant trente ans nié la propriété collective des tribus, fut obligé, sous la pression des faits, d'en reconnaître officiellement l'existence, mais d'un même trait de plume il proclamait la nécessité de la partager de force. Le senatus-consulte du 22 avril 1863 a cette double signification : « Le gouver­nement, déclarait le général Allard au Sénat, ne perd pas de vue que le but commun de la politique est d'affaiblir l'influence des chefs de tribus et dissoudre ces tribus. De cette manière les derniers restes de féoda­lisme (!) seront supprimés, les adversaires du projet gouvernemental sont les défenseurs de ce féodalisme... L'établissement de la propriété privée, l'installations de colons français au milieu des tribus arabes... seront les moyens les plus sûrs pour accélérer le processus de dissolution des tribus »

Pour procéder au partage des terres, la loi de 1863 instaura des commissions particulières composées de la manière suivante : un général de brigade ou un capi­taine comme président, puis un sous-préfet, un employé des autorités militaires arabes et un fonctionnaire de l'Administration des Domaines. Ces experts tout dési­gnés des questions économiques et sociales africaines avaient une triple tâche : il fallait d'abord délimiter les frontières des territoires des tribus, puis répartir le domaine de chaque tribu entre les branches diverses des grandes familles, enfin diviser ces terrains familiaux eux-mêmes en petites parcelles individuelles. Cette expédition des généraux de brigade fut ponctuellement exécutée à l'intérieur de l'Algérie. Les commissions se rendirent sur place. Elles jouaient à la fois le rôle d'arpenteurs, de distributeurs de parcelles, et en outre, de juges dans tous les litiges qui s'élevaient à propos des terres. C'était au gouverneur général de l'Algérie de confirmer en dernière instance les plans de répartition. Dix ans de travaux difficiles des commissions aboutirent au résultat suivant : de 1863 à 1873, sur 700 propriétés des tribus arabes, 400 furent réparties entre les grandes familles. Ici déjà se trouvait en germe l'inégalité future entre la grande propriété foncière et le petit lotissement, car selon la grandeur des terrains et le nombre des membres de la tribu, chaque membre se vit attribuer tantôt des parcelles de 1 à 4 hectares, tantôt des terrains de 100 et parfois même de 180 hectares. Le partage des terres n'alla cependant pas plus loin. Malgré les généraux de brigade, les mœurs des Arabes offraient des résistances insurmontables au partage ultérieur des terres familiales. Le but de la politique française : l'établissement de la propriété privée et la transmission de cette propriété aux Français, avait donc encore une fois échoué dans l'ensemble.

Seule la Troisième République, régime officiel de la bourgeoisie, a trouvé le courage et le cynisme d'aller droit au but et d'attaquer le problème de front, sans s'embarrasser de démarches préliminaires. En 1873, l'Assemblée élabora une loi, dont le but avoué était le partage immédiat des terres des 700 tribus arabes en parcelles individuelles, l'introduction de la propriété privée par la force. Le prétexte de cette loi était la situation désespérée qui régnait dans la colonie. Il avait fallu autrefois la grande famine indienne de 1866 pour éclairer l'opinion publique en Angleterre sur les beaux résultats de la politique coloniale anglaise et provoquer l'institution d'une commission parlementaire chargée d'enquêter sur la situation désastreuse de l'Inde. De même, à la fin des années 1860, l'Europe fut alarmée par les cris de détresse de l'Algérie, où quarante ans de domination française se traduisaient par la famine collective et par un taux de mortalité extraordinairement élevé parmi les Arabes. On réunit une commission chargée d'étudier les causes et l'effet des lois nouvelles sur la population arabe ; l'enquête aboutit à la conclusion unanime que la seule mesure susceptible de sauver les Arabes était l'instauration de la propriété privée. En effet, la propriété privée seule permettrait à chaque Arabe de vendre et d'hypothéquer son terrain et le sauverait ainsi de la ruine. On déclara ainsi que le seul moyen de soulager la misère des Arabes qui s'étaient endettés parce que les Français leur avaient volé leurs terres et les avaient soumis à un lourd système d'impôts, était de les livrer aux mains des usuriers. Cette farce fut exposée à la Chambre avec le plus grand sérieux et les dignes membres de l'Assemblée l'accueillirent avec non moins de gravité. Les vainqueurs de la Commune de Paris triomphaient sans pudeur. La Chambre invoquait surtout deux arguments pour appuyer la nouvelle loi. Les avocats du projet de loi gouvernementale répétaient sans relâche que les Arabes eux-mêmes souhaitaient ardemment l'introduction de la propriété privée. En effet ils la souhaitaient, surtout les spéculateurs de terrains et les usuriers algériens, qui avaient le plus grand intérêt à « libérer » leurs victimes des liens protecteurs des tribus et de leur solidarité. Tant que le droit musulman était en vigueur en Algérie, les propriétés des tribus et des familles restaient inaliénables, ce qui opposait des difficultés insurmontables à l'hypothèque des terres. Il fallait à présent abolir complètement l'obstacle pour laisser libre champ à l'usure. Le deuxième argument était d'ordre « scientifique ». Il faisait partie du même arsenal intellectuel où puisait l'honorable James Mill lorsqu'il étalait les preuves de sa méconnaissance du système de propriété indien : l'économie politique classique anglaise. Les disciples de Smith et de Ricardo proclamaient avec emphase que la propriété privée est la condition nécessaire de toute culture du sol intensive en Algérie, qui seule parviendrait à supprimer la famine; il est évident en effet que personne ne veut investir ses capitaux ou faire une dépense intensive de travail dans une terre qui ne lui appartient pas et dont il ne peut goûter seul les produits. Mais les faits parlaient un autre langage. Ils démontraient que les spéculateurs français se servaient de la propriété privée, instaurée par eux en Algérie, à de tout autres fins qu'à une culture plus intensive et à une meilleure exploi­tation du sol. En 1873, sur les 400 000 hectares de terres appartenant aux Français, 120 000 hectares étaient aux mains de compagnies capitalistes, la Compagnie Algérienne et la Compagnie de Sétif ; celles-ci, loin de cultiver elles-mêmes les terres, les affermaient aux indigènes, qui les cultivaient selon les méthodes tradi­tionnelles. Un quart des propriétaires français restants se désintéressaient égale­ment de l'agriculture. Il était impossible de susciter artificiellement des investisse­ments de capitaux et des méthodes intensives de culture, comme il est impossible de créer des conditions capitalistes à partir de rien. C'étaient là des rêves nés de l'imagination avide des spéculateurs français et de la confusion doctrinale de leurs idéologues, les économistes classiques. Abstraction faite des prétextes et des ornements par lesquels on voulait justifier la loi de 1873, il s'agissait simplement du désir non dissimulé de dépouiller les Arabes de leur terre, qui était la base de leur existence. Malgré toute la pauvreté de l'argumentation et l'hypocrisie manifeste de sa justification, la loi qui devait ruiner la population algérienne et anéantir sa prospérité matérielle fut votée à la quasi-unanimité le 26 juillet 1873.

Cependant cette politique de brigandage devait échouer avant longtemps. La Troisiè­me République ne sut pas mener à bien la difficile politique qui consistait à substituer d'un coup aux liens familiaux communistes ancestraux la propriété bourgeoise privée. Le Second Empire y avait également échoué. En 1890, la loi de 1873, complétée par celle du 28 avril 1887, ayant été appliquée pendant dix-sept ans, on avait le résultat suivant : on avait dépensé 14 millions de francs pour aménager 1 600 000 hectares de terres. On calculait que cette méthode aurait dû être poursuivie jusqu'en 1950 et qu'elle aurait coûté 60 millions de francs supplémentaires. Cependant, le but, qui était de supprimer le communisme tribal, n'aurait pas encore été atteint. Le seul résultat que l'on atteignit incontestablement fut la spéculation foncière effrénée, l'usure florissante et la ruine des indigènes.

Puisqu'on avait échoué à l'établissement par la force de la propriété privée, on tenta une nouvelle expérience. Bien que dès 1890, les lois de 1873 et de 1887 aient été étudiées et condamnées par une commission instituée par le gouvernement général d'Algérie, sept ans s'écoulèrent avant que les législateurs des bords de la Seine eussent le courage d'entreprendre une réforme dans l'intérêt du pays ruiné. La nouvelle politique abandonnait le principe de l'instauration forcée de la propriété privée à l'aide de méthodes administratives. La loi du 27 février 1897 ainsi que l'instruction du gouvernement général d'Algérie du 7 mars 1898 prévoient que l'instauration de la propriété privée se fera surtout à la demande des propriétaires ou des acquéreurs.

Cependant certaines clauses permettaient à un seul propriétaire l'accession à la propriété privée sans qu'il ait besoin du consentement des copropriétaires du sol ; en outre, à tous moments, la pression de l'usurier pouvait s'exercer sur les propriétaires endettés pour les pousser à l'accession « volontaire » à la propriété ; ainsi la nouvelle loi offrait des armes aux capitalistes français et indigènes pour poursuivre la désintégration et le pillage des territoires des tribus et des grandes familles.

La mutilation de l'Algérie dure depuis quatre-vingts ans; les Arabes y opposent aujourd'hui d'autant moins de résistance qu'ils sont, depuis la soumission de la Tunisie en 1881 et plus récemment du Maroc, de plus en plus encerclés par le capital français et lui sont livrés pieds et poings liés. La dernière conséquence de la politique française en Algérie est l'émigration massive des Arabes en Turquie d'Asie.

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26 octobre 2008

ACCUMULATION DU CAPITAL(1)

« L’ACCUMULATION DU CAPITAL »(1913)

(Extraits)

(Première partie)

contribution à l’explication économique de l’impérialisme

ROSA Luxembourg

(5 mars 1871-15 janvier 1919)

Dans ses « Notes sur le révolution russe », parues en février 1922, Lénine écrit de Rosa Luxembourg « sa biographie et ses œuvres complètes, que les communistes allemands mettent un retard inadmissible à publier… constitueront une leçon très utile pour l’éducation de nombreuses générations de communistes du monde entier ». Publier des extraits de » l’Accumulation du capital » de Rosa Luxembourg n’est donc pas un fait du hasard. La crise qui secoue aujourd’hui le monde capitaliste est l’occasion de faire un retour à la théoricienne marxiste assassinée lors de la Révolution spartakiste de 1919». Publié en 1913, ce livre de Rosa Luxembourg porte la marque d’une époque, l’essor de l’impérialisme et la colonisation de la terre entière par les puissances capitalistes occidentales. La première partie controversée de « l’Accumulation du capital » doit être mise sur le compte des débats intellectuels opposant les partisans d’un capitalisme durable et autorégulateur et ceux d’un capitalisme voué à la disparition du fait des contradictions immanentes qui le minent. Fille de son temps, Rosa Luxembourg n’adonc pas pu échapper à ces débats intellectuels et politiques récurrents de son temps comme en témoignent ses analyses de la théorie marxiste de l’accumulation. Mais là où la vision de Rosa Luxembourg s’est révélée juste et qui la distingue de ses contradicteurs révisionnistes allemands, russes et autrichiens, c’est son analyse de l’impérialisme comme condition à la fois du développement du capitalisme et de la solution toute provisoire de ses crises cycliques et chroniques.  Notre visée étant purement informative et pédagogique, nous avons choisi de produire seulement la troisième partie de l’Accumulation du capital en évitant la première et la deuxième partie qui sont sujettes à des polémique. Le retour à Rosa Luxembourg, quatre-vingts dix ans après son assassinat et quatre-quinze ans après la publication de l’Accumulation du capital, est de nature, pensons-bous, de nous apporter des éléments précieux pour comprendre les convulsions actuelles du monde capitalisme. Les extraits choisis ont été allégés de leurs notes de bas de page et de leurs données statistiques. F.E

…De même que la production capitaliste ne peut se contenter des forces actives et des ressources naturelles de la zone tempérée, mais qu'elle a au contraire besoin pour se développer de disposer de tous les pays et de tous les climats, de même elle ne peut s'en tenir à l'exploitation de la force de travail de la race blanche. Pour cultiver les régions où la race blanche est incapable de travailler, le capital doit recourir aux autres races. Il a besoin en tout cas de pouvoir mobiliser sans restriction toutes les forces de travail du globe pour exploiter avec leur aide toutes les forces productives du sol, dans les limites imposées par la production pour la plus-value. Ces forces de travail cependant sont la plupart du temps liées aux traditions rigides des formes de production précapitalistes ; le capitalisme doit d'abord les en « libérer » avant de pou­voir les enrôler dans l'armée active du capital. Le processus d'émancipation des forces de travail des conditions sociales primitives et leur intégration dans le système de salaire capitaliste sont l'un des fondements historiques indispensables au capitalisme. La première branche de production authentiquement capitaliste, l'industrie cotonnière anglaise, est inconcevable non seulement sans le coton des états du Sud de l'Union nord-américaine, mais encore sans les millions de nègres africains déportés en Amérique pour fournir la main-d'œuvre des plantations, et qui ensuite, après la guerre de Sécession, furent incorporés à la classe ouvrière capitaliste comme prolétariat libre…

…Le capital est conscient de l'importance du recrutement des forces de travail dans les sociétés non capitalistes, surtout à propos de ce qu'on appelle le « problème ou­vrier » aux colonies. Il use de toutes les méthodes possibles de la « douce violence » pour résoudre ce problème, pour détacher les forces de travail des autres autorités sociales et des autres conditions de production et pour les soumettre à sa loi. Ces procédés ont suscité dans les pays coloniaux les formes hybrides les plus étranges entre le salariat moderne et les régimes d'exploitation primitive…

… nous constatons pourtant que le capitalisme, même dans sa phase de maturité, est lié à tous les égards à l'existence de couches et de sociétés non capitalistes. Il ne s'agit pas seulement dans cette dépendance du problè­me des débouchés pour les « produits excédentaires » comme l'ont cru Sismon­di ainsi que plus tard les critiques et les sceptiques de l'accumulation. L'accumu­lation est liée quant à sa composition matérielle et ses rapports de valeur et dans tous ses éléments : capital constant, capital variable et plus-value, à des formes de production non capitalistes. Ces dernières constituent le milieu historique donné de ce processus. Non seulement l'accumulation ne peut être expliquée à partir de l'hypothèse de la domination générale et absolue de la production capitaliste, mais elle est même tout simplement inconcevable à tous égards sans le milieu non capitaliste. Sans doute Sismondi et ses successeurs, en réduisant les difficultés de l'accumulation à la réalisation de la plus-value, ont-ils fait preuve d'une intuition juste des conditions d'existence de l'accumulation. Il y a une différence radicale entre les conditions de la réalisation de la plus-value et celles de l'accroissement du capital constant et du capi­tal variable dans leur forme matérielle. Le capital ne peut se passer des moyens de production et des forces de travail de la terre entière. Pour le développement illimité de l'accumulation, il a besoin des trésors naturels et des forces de travail de toutes les régions du monde. Comme la plupart des ressources et de la main-d'œuvre se trou­vent en fait dans les sphères de production précapitalistes - qui constituent le milieu historique de l'accumulation du capital - le capital déploie toutes ses forces pour s'emparer de ces territoires et soumettre ces sociétés. Certes la production capitaliste pourrait utiliser même des plantations de caoutchouc gérées avec des méthodes capitalistes, comme il y en a déjà en Inde par exemple. Mais la prédominance effec­tive de structures sociales non capitalistes dans les pays où ces branches de pro­duc­tion sont développées pousse le capital à mettre sous sa tutelle ces pays et ces sociétés ; les conditions primitives permettent au capital de prendre des mesures brusques et violentes, telles qu'elles seraient inconcevables dans un régime purement capitaliste…

C'est en partant de là que l'on peut réviser les conceptions du marché intérieur et du marché extérieur qui ont joué un rôle si important dans les controverses théoriques autour du problème de l'accumulation. Le marché intérieur et le marché extérieur tiennent certes une place importante et très différente l'une de l'autre dans la poursuite du développement capitaliste ; mais ce sont des notions non pas de géographie, mais d'économie sociale. Le marché intérieur du point de vue de la production capitaliste est le marché capitaliste, il est cette production elle-même dans le sens où elle achète ses propres produits et où elle fournit ses propres éléments de production. Le marché extérieur pour le capital est le milieu social non capitaliste qui l'entoure, qui absorbe ses produits et lui fournit des éléments de production et des forces de travail. De ce point de vue, économiquement parlant, l’Angleterre et l'Allemagne constituent pres­que toujours l'une pour l'autre un marché intérieur, à cause des échanges constants de marchandises, tandis que les consommateurs et producteurs paysans d'Allemagne représentent un marché exté­rieur pour le capital allemand. Comme on peut le voir dans le schéma de la repro­duction, ce sont des notions exactes et rigoureuses. Dans le commerce capita­liste intérieur, le capital ne peut réaliser dans le meilleur des cas que certaines parties de la valeur du produit social total : le capital constant usé, le capital variable et la partie consommée de la plus-value ; en revanche la partie de la plus-value destinée à la capitalisation doit être réalisée « à l'extérieur ». Si la capitalisation de la plus-value est le but proprement dit et le mobile de la production, par ailleurs le renouvellement du capital constant et du capital variable (ainsi que de la partie consommée de la plus-value) est la base large et la condition préalable de la capita­lisation.

Et si le dévelop­pement international du capitalisme rend la capita­lisation de la plus-value de plus en plus urgente et de plus en plus précaire, il élargit d'autre part la base du capital cons­tant et du capital variable en tant que masse, aussi bien dans l'absolu que par rapport à la plus-value. De là le phénomène contradictoire que les anciens pays capitalistes, tout en constituant les uns pour les autres un marché toujours plus large et en pouvant de moins en moins se passer les uns des autres, entrent en même temps dans une concurrence toujours plus acharnée pour les relations avec les pays non capitalistes…

…Les conditions de la capitalisation de la plus-value et les conditions du renouvelle­ment du capital total se contredisent donc de plus en plus. Cette contradiction ne fait du reste que refléter la loi contradictoire de la baisse tendancielle du taux de profit…

La lutte contre l'économie naturelle

Le capitalisme se présente à son origine et se développe historiquement dans un milieu social non capitaliste. En Europe occidentale, il baigne d'abord dans le milieu féodal dont il est issu - l'économie de servage dans la campagne, l'artisanat de corpo­ration à la ville - puis, une fois la féodalité abattue, dans un milieu à la fois paysan et artisan, où par conséquent l'économie marchande simple règne dans l'agriculture comme dans l'artisanat. En outre, hors d'Europe, le capitalisme européen est entouré de vastes territoires où se rencontrent toutes les formes sociales à tous les degrés d'évolution, depuis les hordes communistes de chasseurs nomades jusqu'à la produc­tion marchande, paysanne et artisane. C'est dans ce milieu que se poursuit le proces­sus de l'accumulation capitaliste.

Il convient d'y distinguer trois phases : la lutte du capital contre l'économie natu­relle, sa lutte contre l'économie marchande et sa lutte sur la scène mondiale autour de ce qui reste des conditions d'accumulation.

Le capitalisme a besoin pour son existence et son développement de formes de production non capitalistes autour de lui. Mais cela ne veut pas dire que n'importe laquelle de ces formes puisse lui être utile. Il lui faut des couches sociales non capita­listes comme débouchés pour sa plus-value, comme sources de moyens de production et comme réservoirs de main-d’œuvre pour son système de salariat.

…A tous les égards, l'économie naturelle oppose donc aux besoins du capital des barrières rigides. C'est pourquoi le capitalisme mène une lutte exterminatrice partout et toujours contre l'éco­no­mie naturelle sous quelque forme historique qu'il la rencontre, qu'il s'agisse de l'esclavage, du féodalisme, du communisme primitif, de l'économie paysanne patriar­cale. Dans cette lutte la violence politique (révolution, guerre), la pression fiscale et la vente à vil prix des marchandises sont les méthodes essentielles, simultanément ou successivement et de manière complémentaire. En Europe, la lutte contre le féodalis­me se manifesta par des révolutions (au nombre desquelles on compte les révolutions bourgeoises du XVII°, du XVIII° et du XIX° siècle). Hors d'Europe la lutte contre les structures sociales primitives prend la forme de la politique coloniale. Ces méthodes, qui joignent le système d'impôts appliqué dans les colonies au commerce, en particulier avec les communautés primitives, allient la violence politique aux facteurs économiques.

Les buts économiques du capitalisme dans la lutte contre l'économie naturelle peu­vent se résumer ainsi :

1. -      Appropriation directe d'importantes ressources de forces productives comme la terre, le gibier des forêts vierges, les minéraux, les pierres précieuses et les minerais, les produits des plantes exotiques telles que le caoutchouc, etc. ;

2. -      « Libération » de forces de travail qui seront contraintes de travailler pour le capital ;

3. -      Introduction de l'économie marchande

4. -      Séparation de l'agriculture et de l'artisanat.

L'accumulation primitive, qui est la première phase du capitalisme en Europe de la fin du Moyen Age jusqu'au milieu du XIX° siècle, a trouvé dans l'expropriation des paysans en Angleterre et sur le continent la meilleure méthode pour transformer massivement les moyens de production et les forces de travail en capital. Or le capital pratique aujourd'hui encore ce système sur une échelle autrement plus large, par la politique coloniale. Il est illusoire d'espérer que le capitalisme se contentera jamais des moyens de production qu'il peut acquérir par la voie de l'échange de marchan­dises. Le capital se heurte de prime abord au fait que sur des territoires immenses de la surface exploitable de la terre, les forces productives sont enchaînées dans des formations sociales ne pratiquant pas l'échange ou la vente parce que les formes économiques ou la structure sociale l'interdisent. C'est le cas notamment de la terre avec ses richesses minérales, ses prairies, ses forêts et ses eaux, et enfin du bétail pour les peuplades primitives pratiquant l'élevage. Si le capital devait se fier à la décomposition interne de ces structures économiques, il y faudrait des siècles. Attendre qu'au terme de ce processus de désintégration les moyens de production les plus importants soient aliénés par l'échange, reviendrait pour le capital à renoncer aux forces productives de ces territoires. D'où le capitalisme conclut la nécessité de s'em­pa­rer par la force des moyens de production les plus importants des pays coloniaux. Mais les liens traditionnels primitifs des indigènes constituent le rempart le plus puis­sant de leur organisation sociale et la base de leurs conditions matérielles d'existence ; le capital se donne donc pour première tâche la destruction systématique et l'anéan­tissement des structures sociales non capitalistes auxquelles il se heurte dans son expansion. Ce n'est plus là de l'accumulation primitive, car ce processus se poursuit encore aujourd'hui. Chaque expansion coloniale nouvelle va naturellement de pair avec la lutte acharnée du capital contre la situation sociale et économique des indigènes qu'il dépouille par la force de leurs moyens de production et de leurs forces de travail. Il serait vain d'espérer limiter le capitalisme à la « concurrence pacifique », c'est-à-dire à un commerce normal de marchandises tel qu'il est pratiqué entre pays capitalistes comme base unique de l'accumulation. Cet espoir repose sur l'erreur doctrinale selon laquelle l'accumulation capitaliste pourrait s'effectuer sans les forces productives et sans la consommation des populations primitives, et qu'elle pourrait simplement laisser se poursuivre la désintégration interne de l'économie naturelle. L'expansion par bonds qui caractérise l'accumulation capitaliste ne permet pas plus au capital de compter sur l'accroissement naturel de la population salariée et de s'y limiter que d'attendre la lente décomposition des sociétés primitives et leur accession à l'économie marchande, et de s'en contenter. Le capital ne connaît aucune autre solution à ce problème que la violence, qui est une méthode permanente de l'accumu­lation comme processus historique depuis son origine jusqu'à aujourd'hui. Mais les sociétés primitives, pour qui il s'agit d'une question de vie ou de mort, n'ont d'autre ressource que la résistance et la lutte à mort jusqu'à l'épuisement total ou l'anéantis­sement. De là l'occupation militaire constante des colonies, les révoltes des indigènes et les expéditions coloniales destinées à les réprimer, qui sont des phénomènes permanents des régimes coloniaux. La méthode violente est ici la conséquence direc­te de la rencontre du capitalisme avec les structures de l'économie naturelle qui opposent des limites à son accumulation. Le capital ne peut se passer des moyens de production ni des forces de travail de ces sociétés primitives, qui lui sont en outre indispensables comme débouchés pour son surproduit. Mais pour les dépouiller de leurs moyens de production, leur prendre les forces de travail et les transformer en clients de ses marchandises, il travaille avec acharnement à les détruire en tant que structures sociales autonomes. Cette méthode est du point de vue du capital la plus rationnelle, parce qu'elle est à la fois la plus rapide et la plus profitable. Par ailleurs elle a pour conséquence le développement du militarisme. Mais c'est là une question que nous traiterons plus loin à propos d'un autre aspect de l'accumulation. Des exemples classiques de l'emploi de ces méthodes dans les colonies sont fournis par la politique des Anglais aux Indes et celle des Français en Algérie.

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24 octobre 2008

CE N'EST PAS UNE CRISE, C'EST LA FIN DE L'EMPIRE DU CAPITAL

CE N’EST PAS UNE CRISE, C’EST LA FIN DE L’EMPIRE DU CAPITAL

Depuis l’éclatement de la crise boursière et les faillites des grandes banques américaines, on ne compte plus le nombre de réunions des dirigeants des États capitalistes, des monarchies pétrolières et des pays producteurs du pétrole pour trouver une solution à la crise financière et boursière et pour éviter selon les économistes une récession. On ne compte plus le nombre de plans annoncés à coup de milliards d’euros et de dollars pour contenir les convulsions d’une crise qui s’annonce décisive voire fatale. Quand on entend les déclarations officielles, elles cherchent comme toujours à déplacer les vrais problèmes pour éviter de les aborder d’une façon frontale et pour ne parler des choses qui fâchent. Mais comme nous avons dit à plusieurs reprises, le capitalisme est à bout de souffle et vit ses derniers jours et la crise actuelle n’est pas une crise de plus, une de ces crises cycliques et chroniques qui ont émaillé l’histoire du capitalisme, mais elle est la dernière et elle est annonciatrice de la destruction d’un système dont les structures ont émergé il y a cinq siècles. L’affirmation selon laquelle la crise actuelle est une crise fatale n’est nullement gratuite, car elle s’appuie sur des éléments objectifs et sur la logique du fonctionnement et du développement du système capitaliste notamment depuis les années 1970.

Nous allons présenter procéder à une démonstration quasi mathématique pour déduire la conclusion que la crise actuelle du capitalisme n’est pas une crise comme les autres, qu’elle est la dernière et qu’elle annonce la fin du mode de production capitaliste. Soyons un peu pédagogiques et reprenons les choses selon l’ordre où elles se présentent. Le mode de production capitaliste est un mode historique de production et de consommation des biens matériels et il est composé des forces productives et des rapports de production. La contradiction entre les forces productives et les rapports de production détermine l’origine de la transformation et du développement du mode de production capitaliste. Le mode de production conditionne l’aspect d’une société et en fin de compte tout son système fondamental, ses lois, sa composition de classe, sa politique, sa morale. Les forces productives se composent essentiellement des outils de travail productifs ( des instruments de production) et des travailleurs qui produisent les biens matériels et immatériels. Les rapports sociaux qu’entretiennent les hommes entre eux dans la production constituent les rapports sociaux de production. L’état des rapports de propriété des moyens de production. La forme du système de propriété sur les moyens de production est le fondement des rapports de production. Chaque forme de propriété détermine la position qu’occupent les hommes au sein de la production et les rapports qu’ils entretiennent entre eux ; l’ensemble détermine la forme de répartition  des marchandises et des richesses entre les hommes. Les rapports de production comprennent d’abord la forme du système de propriété sur les moyens de production et ensuite, la place qu’occupent les différents groupes sociaux dans la production et leurs rapports et enfin la répartition des produits déterminés par les deux aspects précédents. Certes, ces trois éléments influent les uns sur les autres mais l’élément déterminant demeure la forme du système de propriété des moyens de production, car il détermine la nature même des rapports de production.

Avec le développement de la propriété privée des moyens de production, la société s’est divisée en deux classes antagonistes : la classe possédante, la bourgeoisie ou la classe des capitalistes et la classe dominée, celle où elle n’a que sa force de travail à vendre moyennant un salaire lui permettant tout juste de se reproduire biologiquement pour qu’elle soit contrainte de revenir au lieu de travail tous les jours et durant toute sa vie. Autrement dit, ces deux classes occupent dans la structure de l’économie deux places fondamentalement différentes et antagonistes : une place de classe dominant et d‘exploiteur et une place de dominé et d’exploité. La cause en est, nous l’avons dit, est un rapport différent vis-à-vis des moyens de production.

Mais les classes ne sont pas seulement une catégorie économique mais elles sont aussi une catégorie sociale beaucoup plus vaste ; leur opposition et contradiction se manifestent dans la vie politique et intellectuelle. Comme les classes, l’État est une catégorie historique il est née avec les classes et disparaîtra avec elles. L’État n’a pas existé de tout temps, il est né en même temps que les classes. L’État n’est pas un organe fait pour les hommes vivant sur un territoire, c’est l’organe de la classe au pouvoir qui permet à celle-ci d’organiser sa domination politique, idéologique, intellectuelle, spirituelle et morale sur toute la société. La machine d’État est destinée à domestiquer les classes exploitées et à contenir la lutte des classes dans les limites d’un certain « ordre » et à maintenir la domination des classes exploiteuses. Telle est la fonction première et la tâche principale de l’Etat. Si l’État utilise la violence physique et symbolique pour à défendre les intérêts de la bourgeoisie à l’intérieur de ses frontières, il est aussi le seul organe habilité à déclencher des guerres drapées jadis sous l’étoffe du nationalisme et du porteur de la civilisation occidentale aux peuples conquis et colonisés. L’impérialisme qui est le fait des États capitalistes a permis l’expansion du capital autochtone au moment de ses crises et de ses convulsions.

Ces explications préliminaires sont nécessaires pour fixer les idées. Les keynésiens ne ratent jamais une seule occasion pour pavoiser en attribuant la solution de la crise de 1929 à leur champion, John Myenard Keynes et la « révolution keynésienne ». la théorie de Keynes est aussi fade et statique que celle des néo-classiques qui repose sur un mécanisme d’équilibre imaginaire. Le postulat de départ des keynésiens comme celui des économistes classiques ou néo-classiques est que les crises qui frappent le mode de production capitaliste à intervalles réguliers ont pour origine des facteurs exogènes apportés de l’extérieur dans le système et non pas comme quelque chose d’immanent au système. Ils (ces économistes) ont pensé pensent toujours qu’il suffirait d’introduire quelques correctifs pour rétablir les mécanismes d’équilibre automatiques. Ce sont ces faux postulats qui donnent des faux espoirs aux classes dominantes des États capitalistes de sauver leur navire à la dérive. Evidemment leur bâton de maréchal, c’est l’État et ses interventions pour influer sur les cours des choses et rétablir après coup l’équilibre qui prévalait avant la crise. Ils multiplient donc les réunions et les initiatives pour aider des faillites en faillites ou pour comme ils disent faire renaître la confiance entre les banquiers, les entreprises et les particuliers et remettre de l’ordre dans le système financier dans l’espoir de faire redémarrer la machine. C’est trop beau tout cet échafaudage, mais côté efficacité sur le terrain, c’est nul. Car, si l’on observe ce que font les dirigeants des États capitalistes, on peut dire sans se tromper qu’ils sont à côté de la plaque. D’abord, ils injectent des milliards et des milliards dans le système financier alors que le problème n’est le manque d’argent mais plutôt sa mise en valeur et sa fructification. Mais pour reprendre le schéma de Marx, c’est l’impossibilité de réaliser le cycle Argent-Marchandise-Argent(A-M-A). Depuis le déclenchement de la crise, on a jamais parlé de gros sous et de milliards mais la crise actuelle est une crise d’accumulation du capital.

Dans le passé, quand le capital ne parvenait à franchir cette étape décisive A-M-A, de la phase du capital à l’accumulation, l’État venait à son secours pour lui donner un « coup de main » destiné à l’aider à relever le taux de profit. l’intervention de l’Etat avait pour but d’aider la reproduction du capital et non pas comme pensent les néo-classiques et les keynésiens pour rétablir l’équilibre. Il ne s’agit pas pour l’État d’assurer l’équilibre de l’offre et de la demande, de la production et de la consommation, mais de produire des profits et d’assurer la valorisation du capital existant et son accumulation. Car un capital donné sous forme d’argent doit pour satisfaire aux conditions de la production capitaliste, se transformer en quantité supérieure de capital à travers le cycle de la reproduction A-M-A. Dans le mode de production capitaliste, toute production qui ne fournit aucune plus-value est de la production sans accumulation et se trouve en contradiction du mouvement du capital. une production qui n’est pas faite en vue de la création de la plus-value se heurte à des obstacles insurmontables. Le capital doit s’accumuler, c’est-à-dire ajouter une partie de la plus-value produite à la quantité de capital déjà pour obtenir un capital additionnel. Depuis toujours l’État a pris en charge une partie de la production sociale, celle qui assure les équipements et les infrastructures, industrie de l’armement indispensables à la circulation des marchandises et des hommes et à la réalisation du cycle de l’accumulation du capital. L’État participe au même titre que le capital privé au cycle de la reproduction et de l’accumulation du capital. Toute une partie de la production sociale est par conséquent assumée par l’Etat. Mais c’est le capital privé qui est assuré la majeure partie de la production sociale et en détermine les caractères et le développement. La production sociale reste déterminée par l’accumulation du capital global, c’est-à-dire par le capital privé et elle n’a rien à voir avec la lutte contre les crises au moyen de l’augmentation des dépenses publiques qui est un phénomène secondaire qui a toujours été intrinsèquement lié au développement du mode de production capitaliste. Il est faux de considérer que l’intervention de l’État dans l’économie date de Keynes et ce sont les recettes keynésiennes qui ont permis de surmonter la crise de 1929. de toutes façons, la politique de Keynes correspondait à une situation passagère et c’est pourquoi dans la crise actuelle, on n’évoque pas la solution keynésienne comme remède et comme solution. Les solutions apportées par les États capitalistes vont à l’encontre des recettes keynésiennes puisque les milliards dépensés, débloqués et promis vont aux banques et au secteur financier et non aux menages en vue d’une éventuelle relance de la demande qui relancer à son tour l’investissement et en dernier lieu l’emploi. 

Avant le triomphe de l’archéo-libéralisme à la fin des années 1970 et la mise en place des politiques de dérégulation dans les États capitalistes, aux Etats-Unis et en Europe, l’État s’est vu dépouillé de cette fonction de régulation qui était la sienne depuis l’avènement du mode de production capitaliste. Ce dessaisissement a été imposé aussi par les impératifs de l’internationalisation du capital dont le champ d’action n’était plus les marchés nationaux mais la terre entière. Depuis plus d’un quart de siècle, les États ne jouent plus ce rôle de régulation et de mise à niveau du taux de profit nécessaire à l’accumulation du capital. Aujourd’hui, le capital est à nouveau confronté à crise d’accumulation mais c’est trop tard, car les Etats capitalistes du centre (Etats-Unis, Europe, Japon) qui l’ont accompagné pendant sa phase juvénile et d’adolescence ont été subalternisés et ils ne pourront en aucun cas venir à son secours pour le sortir de la nasse. La crise actuelle n’est pas une simple crise cyclique à laquelle les États capitalistes peuvent opposer des mesures anti-cycliques comme ce fut le cas dans le passé. La crise actuelle est une crise mondiale et elle n’est nullement comparable à celle de 1929 où la politique de New Deal était une mesure anticyclique destinée à l’endiguer. Même si nous admettions que la crise actuelle ressemble à celle de 1929, les États d’aujourd’hui n’ont plus des moyens d’action susceptibles d’influencer le cours des événements et d’aider le capital à se relever et à repartir de plain-pied. Tout ce que les Chefs d’État et de gouvernement capitalistes peuvent faire, ce sont des gesticulations et des effets d’annonces. Ils ont perdu pieds et l’on se demande s’ils sont bien conscients de ce qu’il leur arrive réellement. Les hommes politiques ont certes le sens de la navigation à vue et un bon quotient de voracité mais du point de vue de l'intellect, àa ne vole pas très haut. Ceux qui sont aux commandes du navire dans les pays capitalistes du centre ou leurs valets dans les pays du tiers-monde cherchent et vont chercher désespérément de sauver ce peut l’être. Mais il est trop tard, car le navire est en train de couler et ils vont tous finir comme ceux du Titanic, ironie du sort, naufragé il y a tout juste un siècle.

FAOUZI ELMIR

Mots-clés : crise, fin du capitalisme

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21 octobre 2008

COMMENT L'ARCHEO-LIBERALISME A-T-IL PRECIPITE LA CHUTE DU CAPITALISME?

COMMENT L’ARCHÉO-LIBÉRALISME A-T-IL PRÉCIPITÉ LA CHUTE DU CAPITALISME ?

Depuis quelques semaines, ce sont les bourses, les banques, les plans de sauvetage, la foire aux pognons, les interminables réunions des Chefs d’État et de gouvernement des pays capitalistes qui occupent le devant de la scène médiatique. Un seul absent de marque, l’idéologie qui a accompagné le capitalisme depuis le milieu des années 1970, l’archéo-libéralisme. Pourquoi ce silence soudain alors que les zélotes de cette idéologie étaient omniprésents, il y a encore quelques semaines, dans les mass medias qu’ils contrôlent depuis les années 80 du XXe siècle et qu’ils n’avaient pour Dieu que la sacro-sainte loi du marché ? Aujourd’hui, quand on entend Sarkozy vilipender le capitalisme financier et s’active pour sauver des banques en faillite, ce même Sarkozy et son gouvernement lançaient, quelques jours seulement avant la crise actuelle, la campagne de privatisation de la Poste suivant l’exemple de la Postbank en Allemagne. Pour mieux comprendre la clé de la crise actuelle annonciatrice à bien des égards de la chute finale du capitalisme, il est nécessaire de revenir au contexte économique et idéologique des années 1960-1970. Si l’on examine le contexte économique de l’époque, on constate que les pays capitalistes étaient plongés tous sans exception dans une crise profonde, inflation, chômage, déficit extérieur, récession etc. Quand on parle de crise dans le système capitalisme, il faut entendre par ce terme, une crise la surproduction qui entraîne par voie de conséquence la sous-consommation qui freine le cycle de la reproduction et de l’expansion du capital, sa valorisation et son accumulation. Autrement dit, la crise du capitalisme est celle du procès de l’accumulation du capital due à la baisse de la masse des profits.

Une crise dans le système capitaliste se manifeste par des symptômes et implique des effets. Les symptômes se traduisent par des données à la fois quantitatives et qualitatives. Les données quantitatives sont représentées par l’indice de la production industrielle, l’arrêt de sa progression, son fléchissement puis sa chute brutale; crise financière et commerciale; chute des prix (lire plutôt la valeur des marchandises). Les données qualitatives sont des facteurs psychologiques, des comportements et des attitudes des capitalistes qui refusent d’investir pour baisse de rentabilité de leurs capitaux investis et donc une masse insuffisante des profits. Car, quand les profits baissent, le capital devient furieux, il fait la gueule et il tient à le faire savoir en s’abstenant d’investir. Mais la logique implacable du système contraint le capitaliste à rechercher des solutions pour mettre en valeur son capital sous peine d’être détruit et de partir en fumée. Il cherche alors à développer les forces productives en substituant la machine à l’homme pour réaliser des gains de productivité dans l’espoir d’augmenter sa rentabilité. Quant aux effets de la crise, ils se manifestent par du licenciement massif de salariés jetés sur le pavé et par la faillite des capitalistes qui, faute de masse suffisante de profits, où ils ferment leurs usines en envoyant à la déchetterie des machines toujours en état de fonctionnement ou ils vont investir dans des secteurs plus rentables ou ils délocalisent leur production dans une zone géographique où la main d’œuvre est bon marché. Voilà quelques éléments annonciateurs du capitalisme.

Donnons à présent quelques chiffres pour montrer l’ampleur de la crise qui frappait le monde capitaliste dans ces années 1970. Dès le milieu des années 1960, la croissance d’après-guerre était en panne et les capitaux avaient de plus en plus de mal à se valoriser en générant une masse de profit suffisante. Les Etats-Unis et l’Europe gisaient dans cette fameuse «  croissance zéro » avec le couple récession-chômage. Les pays capitalistes avaient alors plus de quinze millions de chômeurs et la production industrielle était au plus mal, en chute libre dans l’ensemble des pays de l’OCDE où elle reculait au taux annuel de 15%. La production industrielle en Italie et en Allemagne fédérale, la production industrielle est ainsi retombée aux niveaux atteints en 1970. Les prix de vente se sont effondrés: 30 à 40% de baisse sur les marchés d’exportation, 15% à 20% au sein du Marché commun. En Europe et surtout en France, les comptes d’exploitation étaient très lourdement déficitaires. Conséquence: le produit national brut (PNB) qui dépend étroitement de la production industrielle a pendant cette même période régressé dans tous les pays capitalistes sans exception, allant de 0,2% au Japon à 7,7% aux Etats-Unis, l’Allemagne, -7,2%, Italie – 5,8% et France -5%. Les augmentations de chômage d’une année sur l’autre ont été en moyenne de 60% : 103,5% au Danemark, 81,4% en Grande-Bretagne, 79,5% en Belgique et 71% en France. C’est dans ce contexte de crise du capitalisme que les sociétés occidentales commencent à écouter quelques zélotes et quelques illuminés américains, en l’occurrence les nouveaux économistes de l’Ecole de Chicago, qui annonçaient une ère nouvelle pour l’humanité, celle du capitalisme.

L’IDÉOLOGIE ARCHÉO-LIBÉRALE AU SECOURS D’UN CAPITALISME EN CRISE

Cette crise des années 1970 intervient après une période de croissance économique due à l’élévation plus régulière des salaires dans les années 1950 et l’amélioration de la production sociale qui avaient entraîné une modification ou disons un rééquilibrage de la répartition de la valeur ajoutée en faveur des salariés et au détriment des profits. C’est pour changer cette donne considérée comme une offense au principe de la hiérarchie naturelle et pour redonner sa légitimité au capital, qu’une poignée d’illuminés, les nouveaux économistes de l’Ecole de Chicago influencés par les idées de Friedrich von Hayek et de Milton Friedman annonçait la bonne nouvelle au monde, l’instauration enfin du capitalisme. Leur diagnostic est que la crise du monde occidental n’est pas la crise du capitalisme, ni celle du libéralisme économique, ni du système du marché, encore moins l’économie de profit. La crise est celle l’étato-capitalisme et du socialisme. Pour ces zélotes, le salut de l’humanité passe forcément par l’instauration de la loi du marché, du libéralisme économique ; ce qui impliquera par voie de conséquence le démantèlement de l’Etat-providence considéré comme un frein au fonctionnement des lois naturelles qui régissent les sociétés humaines et comme une entrave à la sélection naturelle en secourant les pauvres. L’argent public ne doit pas servir à nourrir des chômeurs fainéants et des pauvres parasites, à l’éducation, mais il doit être redéployé vers l’aide à l’industrie et donc vers les profits. La première ineptie répandue par les apôtres de l’archéo-libéralisme et répétée à satiété par les responsables politiques, c’est le chômage volontaire c’est-à-dire un chômeur qui choisit librement d’être au chômage,. D’ailleurs, cette ineptie a fait un tabac depuis dans tous les États capitalistes depuis les années 1970 et elle est de rigueur même aujourd’hui. Loin d’être une maladie, le chômage de masse est présenté comme un remède pour le bon fonctionnement de la société. Pour les nouveaux économistes et les monétaristes adeptes de Friedman, une société de plein emploi est un « mirage », qu’un chômeur est un privilégié qui meurt de bonheur et de bien-être, qu’il est « libre » de choisir comme bon lui semble « son » chômage et qu’une société normale est celle qui s’installe durablement dans le chômage de masse. Ces millions de chômeurs seront très heureux d’apprendre qu’en choisissant d’être au chômage, ils vivent désormais dans des sociétés de liberté et qu’ils sont désormais engagés sans le savoir sur les chemins de la liberté. 

Pour accomplir la révolution néo conservatrice promise par les zélotes de l’archéo-libéralisme la seule froideur technocratique ne saurait suffire pour convaincre le peuple que l’Etat-providence est la cause de tous les maux des sociétés; il faut lui apprendre d’abord comment le détester et comment rêver du capitalisme de demain. Avec un savant usage de la crise et une bonne et saine pédagogie, le peuple apprendra par lui-même le civisme économique et le sens de la modération pour ne pas effaroucher le capital (On continue à écouter ce refrain même aujourd’hui par la bouche des responsables politiques actuels qui ont peur d’imposer les riches pour ne pas les laisser filer à l’étranger. Quel désastre national avec la fuite des cerveaux diront les mauvaises langues). La crise est certes vécue comme un cauchemar pour des millions de chômeurs et de pauvres, mais elle est une véritable aubaine pour les capitalistes et leurs idéologues attitrés; elle est une occasion en or à saisir car les bonnes occasions ne se présentent jamais deux fois dans la vie d’un homme. Une réforme morale et intellectuelle ou plutôt une contre-réforme conservatrice était nécessaire pour la restauration des hiérarchies authentiques jadis mises à mal par la combativité syndicale et par des salariés correctement rémunérés et relativement à l’abri du chômage. L’objectif principal de cette révolution néo-conservatrice était de rétablir des anciennes valeurs bafouées et des idoles détrônées et de réhabiliter la loi du profit élevée au rang d’une cause nationale. Il fallait à tout prix redonner sa légitimité au capital et la crise était au rendez-vous pour servir les intérêts du capital, la première fois en 1973 et la deuxième fois en 1979. Sans oublier de concocter au passage un catéchisme pour les pauvres, les classes ouvrières et pour tous les spoliés du capital en les invitant à s’armer de patience, de courage et de stoïcisme. Il était impératif de convaincre à tout prix le peuple que le système capitaliste peut toujours fonctionner et que le véhicule est toujours en état de marche, mais qu’il lui manque le carburant. Il suffit de remplir le réservoir et Hop que le moteur redémarre et que tout repart : l’investissement, puis la croissance, puis l’emploi. Finalement, tout le monde y gagne. Mais au fait qui va payer l’essence pour remplir le réservoir et faire le plein? Les passagers. Qui sont les passagers? Les salariés. Oui, en effet, ce sont eux évidemment qui allaient trinquer en les hypnotisant avec un discours racontant des histoires à dormir débout. Il faut d’abord leur dire (aux salariés) que la crise n’est pas le fait des hommes mais de la fatalité. Acceptez donc la fatalité et dépouillez-vous de vos dividendes quotidiens et le reste vous sera rendu plus tard avec intérêt. En langage cru et sans détour, prenez ce que votre employeur vous donnera et acceptez la baisse de vos salaires et cela vous sera rendu au centuple, en emplois, en croissance, en pouvoir d’achat: demain, après-demain, un jour, dans un ans, deux ans… Mais surtout gardons espoir, vaillants soldats du capital, votre récompense viendra peut-être un jour, le jour du Jugement dernier où votre ancien employeur se présentera à votre lit de mort avec un veau d’or qu’il partagera à parts égales entre vous et lui. Qui sait ? Un miracle peut avoir lieu mais en attendant, rêvons un peu SVP. D’ici là, Montez dans la voiture et l’on vous racontera la suite de l’histoire quand on sera dedans.

C’est cette douce musique que les peuples d’Occident écoutaient 24 heures sur 24 heures dès le milieu des années soixante-dix du XXe siècle. Aux salariés, les gouvernements libéraux de droite et ont spécialement composé la chanson suivante:

Sacrifiez vos salaires et vos acquis sociaux pour gonfler les profits des capitalistes et des entreprises,

ces derniers ont besoin de votre argent pour investir

pour investir il faut de plus en plus de profits

Comment les profits des capitalistes peuvent-ils se rétablir?

si vous leur refusez le carburant qu’il faut pour faire marcher la machine 

À force de matraquer pendant des années et des années que ce sont les profits d’aujourd’hui qui sont la croissance de demain et les emplois d’après-demain, la mayonnaise finit par prendre. Rentabilité, Compétitivité et Marché ont été élevés au rang d’une grande cause nationale. Bloquons les salaires et libérons les prix, compétitivité et concurrence internationale obligent. Donnons généreusement (nous disons donnons et non pas subventionnons) l’argent public aux entreprises privées mais surtout n’oubliez pas de faire savoir en même temps aux salariés que leurs employeurs croulent sous les charges et les prélèvements et surtout il fallait les empêcher de prononcer des mots grossiers en ce temps de crise « relevez les bas salaires et augmenter les impôts sur les sociétés ». L’austérité doit être impérativement à sens unique et cela finira par se savoir que le dégraissage du monde du travail est une condition pour engraisser quelques-uns conformément à la loi de la jungle régie par une hiérarchie avec des dominants et des dominés. Finalement le thème de la compétitivité et de la concurrence internationale s’est révélé aussi efficace et même plus que le nationalisme de la fin du XIXe siècle notamment pendant les guerres franco-allemandes.

PROPAGANDE ARCHÉO-LIBÉRALE

Voilà la musique douce que les apôtres de l’archéo-libéralisme faisait écouter aux salariés et aux classes dominées depuis les années 1970-1980. Ce que l’on vient de passer en revue, ce sont les grandes lignes du programme archéo-libéral, il reste à savoir comment ils les ont appliquées. La stratégie des zélotes de l’archéo-libéralisme est assez simple: faire régner la peur et surtout répéter et répéter, la crise, la crise, la crise. Quelle Fatalité. Quelques petits trucs ont donc suffi pour retourner la situation en faveur des capitalistes et par inverser du coup le rapport profit/salaires. Comme toute propagande qui pêche par simplification, la propagande archéo-libérale a réussi à inculquer aux masses des réflexes conditionnés, des clichés, des mots, des « items ». La crise pétrolière aidant, elle était une aubaine et une occasion à saisir pour tout expliquer et surtout en évoquant les contraintes extérieures, surtout énergétiques, comme réponse à un capitalisme plongé dans une crise profonde comme si le système capitaliste n’était pas miné déjà par ses propres forces centrifuges et centripètes. Concernant la crise pétrolière de 1973, les économistes sont unanimes pour reconnaître que la hausse des prix du pétrole en 1973 et en 1979 n’avait aucune incidence sur l’inflation et le chômage en Occident. Les contraintes extérieures comme d’autres items se sont révélées finalement d’une redoutable efficacité, car elles fournissaient au peuple des explications, certes des fausses explications mais qui ont le mérite de convaincre et c’est justement le but de toute propagande qui ne se soucie jamais la vérité qui est le cadet de ses soucis, car ce qui l’intéresse, c’est la persuasion même avec des arguments farfelus et douteux.

Voilà quelques-uns des messages tenus à l’intention des masses depuis le milieu des années 1970 et même aujourd’hui. On a dit aux millions de personnes des pays capitalistes, que la crise, le chômage, l’inflation qui les frappaient étaient dus aux contraintes extérieures, au choc pétrolier à la facture énergétique et à un nouveau monde en perpétuel changement. Pour les convaincre, il fallait répéter dans les discours publics, ceux des hommes politiques et de l’intelligentsia acquise aux idées de l’archéo-libéralisme, que le vrai responsable des malheurs de l’homme occidental, c’est l’étranger, notamment l’arabe. Le responsable du déficit extérieur, ce sont la guerre économique et la concurrence du tiers-monde. Pour réduire le déficit extérieur, il faut une politique de rigueur et une bonne dose d’austérité qui ont pour effet immédiat, la réduction des salaire. La baisse du pouvoir d’achat a été expliquée par la nécessité et l’impératif d’assainir et de redresser l’économie. Pour réussir le redressement et l’assainissement de l’économie, il faut que les salariés serrent la ceinture et qu’ils cessent de demander des augmentations de salaire aux entreprises qui n’en peuvent plus et au risque de grever dangereusement leurs profits. Si les inégalités sociales augmentent, c’est parce qu’il y a trop d’assistés dans la société et le meilleur moyen de les combattre, c’est de sommer aux assistés d’être assistés et à ceux-ci qui ont obtenu quelques acquis sociaux d’y renoncer, car ils sont trop excessifs. L’échec patent des politiques économiques en matière de lutte contre le chômage et l’inflation est expliqué par une compétitivité insuffisante, par une stratégie graduelle en demandant aux citoyens la poursuite des efforts entrepris. Dans leurs discours publics, les classes politiques et les gouvernements libéraux de droite et de gauche demandaient à leurs citoyens, patience, courage, persévérance en attendant des jours meilleurs, c'est-à-dire en clair, le gonflement des profits qui, logiquement, devront se traduite par l’investissement, par la croissance et donc par l’emploi. Face aux résultats catastrophiques de leurs politiques économiques, les hommes politiques claironnaient patience, ça y est, on y est, encore un peu d’efforts et de patience, et nous y voila arriver au bon port. Quand on leur demande ce que signifient les termes « bon port » et « bout du tunnel », ils dégainent leur arme favorite, les statistiques et les chiffres qui ont été mijotés, préparés et truqués dans les officines spécialisées des États capitalistes, l’INSEE, de l’OCDE, du FMI, de la banque mondiale. Généralement, ils nous balancent dans la figure, les pourcentages du PNB(Produit national brut) et du PIB(Produit intérieur brut). Ces deux termes sont un fourre-tout. Le PNB qui est constitué de tout et de n’importe quoi, est exprimé en valeurs marchandes et monétaires. Mais le PNB ne nous pas comment les richesses produites sont réparties dans le revenu national. Le calcul du PNB ou du PIB pose deux problèmes: quelles productions retenir et comment les pondérer. On sait que ces deux sigles que tout le monde connaît par coeur cachent en réalité de véritables enjeux politiques, car ils visent à masquer les inégalités sociales dans les sociétés, qu’elles soient capitalistes ou socialistes. Il en est de même du PIB qui est la somme des valeurs ajoutées, apporté chaque année par chaque citoyen. Mais la somme des valeurs ajoutées est exprimée là aussi en valeurs monétaires sans savoir qui sont leurs vrais bénéficiaires et destinataires. Le critère de la monnaie est trompeur, car les masses monétaires changent d’une année à l’autre et selon qu’on les rapporte à d’autres monnaies, dollar, yen livre sterling, franc suisse etc. Un PIB d’un pays peut bien connaître une croissance exponentielle durant une période donnée sans que l’on connaisse réellement la part de chacun dans le partage du gâteau. Par exemple, le PIB américain a crû de 36% entre 1973 et 1995 alors que le salaire horaire de l’ouvrier qualifié qui constitue la majorité des emplois, a baissé de 14%. Ce salaire horaire est celui que touchait un ouvrier cinquante ans plus tôt alors que le PIB a doublé durant la même période. C’est cette lutte autour du partage du butin qui constitue le cœur même des luttes des classes dans les sociétés capitalistes.

Le lecteur qui nous a suivi jusqu’ici et qui commence à perdre patience veut maintenant savoir les résultats de la course. Evidemment, il est impossible de tout consigner dans notre carnet de voyage qui a duré plus de trente ans. Mais pour ne pas laisser le lecteur à sa faim, nous dressons un bilan rapide depuis que les idéologues et les propagandistes de l’archéo-libéralisme ont annoncé l’avènement d’un nouveau monde, le capitalisme. Il faut bien dire que la propagande déployée par ces zélotes s’est révélée d’une redoutable efficacité à juger par les résultats obtenus sur le terrain. Faisons d’abord le compte côté profits. Promesse tenue, puisque les politiques économiques ultralibérales mises en place en Europe et aux Etats-Unis depuis la fin des années 1970 ont permis la compression des coûts de production par le blocage des salaires. En faisant des profits les entreprises se désendettent, les carnets de commande se gonflent et le taux d’utilisation des capacités productives devient très élevée (1988-1990). Voyons maintenant côté salaires. À partir de 1977, la croissance de la rémunération réelle des salariés a été réduite de moitié, puis elle est devenue nulle, voire négative. Alors qu’en même temps, les divers revenus de la propriété (vente de logements, actions etc.) ont été très fortement augmentés. En France, dès le lancement du premier plan Barre, la progression trimestrielle du salaire horaire ouvrier a baissé de 1,8% entre le premier trimestre 1976 et le premier trimestre 1979 et la part des salaires est tombée à 49,5% en 1978 contre 50,8% deux ans plus tôt. Pendant ce temps, conséquence arithmétique, les profits ont vu leur part augmenter. Mais le fait significatif est l’augmentation très rapide de l’autofinancement(74% pour le secteur privé et 58,4% pour le secteur public en 1976). Cette croissance de l’autofinancement ne peut s’expliquer que pour une partie par le ralentissement des investissements. Si l’on en croit les zélotes de l’archéo-libéralisme et des gouvernements libéraux, les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et l’emploi d’après-demain. Or les investissements productifs industriels n’ont cessé de diminuer depuis la fin des années 1970 pour devenir insignifiants voire inexistants aujourd’hui. La pirouette de saint Albert, il faut bien le reconnaître, est un bide et de l’attrape-nigaud et le miracle tant attendu sur le partage du butin salariés/ capitalistes n’aura pas eu lieu. 

Les politiques de rigueur ont engendré des tensions sur l’emploi rendant plus difficiles les revendications salariales. L’austérité monétariste mise en place par les gouvernements capitalistes entraîne une double conséquence: la désyndicalisation et une profonde réorganisation du marché du travail. Pour y parvenir, les recettes sont déjà prêtes. Pour les monétaristes, il est nécessaire de créer un chômage de masse qui est nécessaire au bon fonctionnement la société. Cette thèse n’a rien de provoquant puisqu’elle est partagée et par les décideurs politiques de droite ou de gauche et évidemment par le patronat. Ce dernier, lucide par nature et par nécessité, sait parfaitement, que si deux patrons courent après un ouvrier, le salaire monte mais si deux ouvriers courent après un patron, le salaire baisse. Un chômeur de plus est une aubaine pour l’employeur mais il est aussi l’exemple que l’on montre pour obtenir la résignation populaire. À la fin des années des années 1970, il y avait 17 demandes pour un emploi, il y en a aujourd’hui 2000. Pensez-vous que l’État dépenserait des milliards pour encourager la natalité s’il n’y avait pas en vue une arrière-pensée bassement matérielle, cette fameuse surpopulation relative et armée de réserve que Marx considère comme la condition nécessaire de l’accumulation du capital ?

Car l’insécurité créée par le chômage de masse est le début de la sagesse syndicale. Les emplois industriels productifs ayant quasiment disparu dans les pays capitalistes, la plupart des emplois créés depuis le début des années 1980 était dans le secteur des services. Ce sont des emplois précaires, mal rémunérés, à temps partiel et essentiellement féminins, c’est-à-dire du personnel à faible qualification. Aux Etats-Unis, pour dix emplois dans la production, on en comptait vingt-six dans les services en 1984 contre seulement quinze en 1959 . Aujourd’hui, il ne reste que deux emplois dans la production contre quatre-vingt six dans les services. La majeure partie des créations d’emplois en Grande-Bretagne a été obtenue en dehors des secteurs industriels et masculins. Les législations du travail ont été démantelées où le contrat du travail a été remplacé par des contrats précaires et par des contrats commerciaux. Pour un salarié, on demande l’impossible ; il faut être souple, mobile, adaptable, maniable et corvéable à volonté et surtout ne rien demander ou être trop gourmand. Si le salarié est assez fou et il commence à discuter, on lui indique aussitôt la porte de sortie où attend une armée industrielle prête à tout pour avoir un salaire. Les politiques de rigueur des années quatre-vingt ont entraîné une régression des dépenses sociales. Les régimes d’assurance-retraite ont pratiquement démantelé dans tous les pays capitalistes avec le développement du régime d’assurance retraite par capitalisation (on commence à cotiser jeune pour toucher quand on est plus âgé) au détriment du régime de la retraite par répartition(ce sont les actifs d’aujourd’hui qui paient pour les retraités actuels et les versements ne sont qu’en partie déterminés par les cotisations passées).

Depuis l’avènement de l’ère archéo-libérale, la paupérisation relative et absolue ne frappe pas seulement les basses couches de la société mais elle s’étend aussi aux classes moyennes comme en témoigne la crise immobilière aux Etats-Unis à l’origine des faillites des grandes banques américaines spécialisées dans le refinancement hypothécaire. On se souvient des promesses des archéo-libéraux et de leurs gouvernements qui demandaient aux salariés patience et courage en attendant les profits de demain. Or les salariés n’ont rien vu venir à ce jour. Pire, non seulement leurs salaires n’ont pas augmenté mais l’on assiste à l’apparition d’une nouvelle catégorie, les travailleurs pauvres qui gagent moins que les 2/3  du salaire médian. Le salaire médian étant plus faible que le salaire moyen du fait de la concentration des hauts revenus. En 1980, il y avait en France, 10% de « travailleurs pauvres », 18,4% en 1995. Un article publié sur le site espagnol Rebelion montre que 15 millions d’italiens, soit 20 % de la population sont pauvres dont 7,5 millions(soit 13 % de la population vit avec moins de 500 euros par mois. Malgré cette paupérisation croissante du peuple italien, la popularité du milliardaire premier ministre, Silvio Berlusconi de battre tous les records avec 62% d’opinions favorables. Aux Etats-Unis, au début de l’ère Reagan, il y avait 35 millions de pauvres selon l’épiscopat américain, il y en a actuellement environ 80 millions et plus de 100 millions dans les États de l’Union européenne.

Selon le théorème de Michel Albert, les profits record engrangés par les entreprises depuis la fin des années 1970 et surtout après l’ouverture des pays de l’Est, auraient dû générer des investissements productifs industriels et commerciaux et à terme des emplois. Or, c’est exactement le contraire qui s’est produit et les profits, au lieu d’aller à l’investissement et à l’emploi, sont allées à la spéculation boursière. Les bulles financières et les innombrables krachs boursiers, krach généralisé en 1987, mini krach à Wall Street en 1989, sont les symptômes de l’émergence d’une nouvelle économie, l’économie de « casino ». Une véritable économie de casino se met en place à la fin des années 1980 supplantant l’économie réelle pénalisée par des taux d’intérêt réels trop élevés nécessaires pour attitrer des capitaux spéculatifs avides de profits immédiats et hautement volatiles. En période de change flottants, ces taux tendent à être de plus en plus influencés par des mouvements de capitaux, eux-mêmes déconnectés des activités productrices.

MISE EN PLACE DE ETAT POLICIER

Avec le triomphe de l’idéologie archéo-libérale et le démantèlement de l’Etat-providence, c’est la forme de l’Etat qui s’est transformée et qui a changé radicalement de fond en comble mais pas sa nature de l’Etat qui demeure l’instrument de la domination du capital. Rappelons que l’État dans un système capitaliste remplit une double fonction : il concourt d’une part à la reproduction d’une société de classe en recourant à la violence physique et symbolique pour assurer la domination de la classe bourgeoise et capitaliste sur les classes ouvrières et d’autre part, il remplit une fonction de régulation et d’intervention pour maintenir la cohésion de la formation sociale à travers le maintien de la cohérence du système productif national, en tant que totalité organique articulant secteurs de production, besoin social et mouvements d’engagement et de dégagement de la force de travail. Historiquement si le capitalisme a pu se développer, c’est grâce à l’action et à l’intervention de l’État national pour reproduire les rapports sociaux capitalistes et pour développer les forces productives. Mais quand un déséquilibre se produit dans les rapports sociaux capitalistes, l’État intervenait pour réguler le cycle de l’accumulation du capital et pour rétablir l’hégémonie de bourgeoisie sur l’ensemble de la société. En cas de crise d’hégémonie politique, économique et idéologique, l’État normal démocratique et pluraliste se transformait immédiatement en Etat d’exception, en « Etat fort » pour briser les reins des classes ouvrières comme la Commune de paris en 1870-1871, le fascisme et le nazisme en Italie et en Allemagne dans les années 1920 et 1930. On peut citer bien d’autres exemples de recours du capital cette forme d’« État fort », ou à d’« État policier » pour restaurer des rapports de force favorables à la classe ouvrière comme la dictature franquiste en Espagne quand il était question de démembrer la grande propriété foncière ou le Chili de Pinochet en 1973. La forme d’Etat actuelle est semblable à toutes les formes d’Etat d’exception que l’on a connues dans le passé, le fascisme, le nazisme, le franquisme, le pinochisme etc. Son mode de fonctionnement est l’entretien de la haine et de la division entre les différentes composantes et groupes de la société en dressant les uns contre les autres pour mieux asseoir la domination de la classe dominante selon le principe diviser pour régner. La stratégie de division et de diversion orchestrée par l’État policier s’est enrichie depuis une dizaine d’autres alibis comme le terrorisme, l’intégrisme, l’islamisme et l’instrumentalisation du religieux en général. Avec les politiques de rigueur des années 1970, l’État a exploité à fond le filon du chômage de masse, la précarité de l’emploi et la dégradation des conditions du travail etc. pour semer la peur et diffuser l’angoisse existentielle dans le corps social pour le neutraliser, car il est bien connu la peur génère de la passivité et de l’inertie mentale et physique. Un État policier peut donc bien être un Etat parfaitement démocratique avec des élections démocratiques. Après tout, les peuples qui ont élu Hitler et Mussolini se croyaient vivre dans une démocratie et c’est après coup qu’ils ont découvert que leurs États étaient des États policiers fasciste et nazi. Derrière chaque démocratie sommeille en réalité un État policier prêt à bondir quand les intérêts de la classe capitaliste sont mis en danger. En temps normal tout baigne. C’est au moment de l’exacerbation des contradictions sociales que la nature de l’État capitaliste se dévoile comme un État foncièrement policier au service du capital et de la pérennité de ses intérêts. Edouard Balladur raconte dans une interview à l’occasion de la célébration du 40ème anniversaire de mai 68 que De Gaulle était parti à Baden Baden pour donner l’impression aux manifestants que l’armée était intervenir pour réprimer les manifestants. Il ajoute aussi qu’en même temps, il a donné l’ordre au commandement militaire de Paris d’envoyer des chars pour parader dans les rues de la capitale pour intimider les étudiants. Des articles dans les constitutions des États démocratiques prévoient toutes les mesures nécessaires au rétablissement de l’ordre public. Mais de quel ordre s’agit-il ?Nous avons eu très récemment un exemple de cette collision ou de ce lien congénital entre Etat et grand capital avec la crise financière actuelle. Une démocratie peut parfaitement avec un État policier sans qu’il y ait contradiction entre les deux formes d’Etat. Quand l’hégémonie du capital sera rétablie, l’État retrouve son image d’État démocratique et remplit sa fonction classique d’instrument de maintien du rapport salarial et de la régulation du cycle de l’accumulation du capital. Pour savoir sous quelle forme d’État nous vivons actuellement, il suffit de dresser un inventaire de la politique pénale des États capitalistes et de faire ressortir toute cette microphysique de pouvoirs dont parlent Michel Foucault, cette myriade de postes d’observations invisibles qui surveillent les moindres faits et gestes sans que l’on se rende compte que nous sommes tous surveillés, espionnés et contrôlés. On peut résumer la condition du citoyen d’aujourd’hui en empruntant à Proudhon cette phrase « Etre gouverné, c’est être gardé à vue, inspecté, espionné, dirigé, légiféré, réglementé, parqué, endoctriné, prêché, contrôlé, estimé, apprécié, censuré, commandé par des êtres qui n’ont ni le titre, ni la science ni la vertu. »Pour avoir un aperçu de la politique répressive en France depuis trente ans, il est vivement et même impérativement conseillé de lire l’ouvrage de Jean-Marc Fedida, « l’Horreur sécuritaire, les trente honteuses, Editions Privé, 2006. 204. Un autre ouvrage assez intéressant qui retrace l’évolution de l’État est celui de Robert Charvin, « Vers la post-démocratie, Editions temps des cerises, 2006. (sur l’État policier aux Etats-Unis, voir l’entretien de Jean-Claude Paye dans le réseau voltairenet, 12 septembre 2007)

RÉCESION OU CRISE FATALE ?

Ce glissement ou plutôt ce repli de l’État sur la seule fonction d’entretien et d’exercice de la violence date des années 1970  quand le mode classique de régulation étatique s’est trouvé en porte à faux pour trois raisons principales : 1) la division internationale du travail et de l’accumulation du capital à l’échelle mondiale ; 2) le triomphe de l’idéologie archéo-libérale ; 3) mise en œuvre des politiques économiques libérales de dérégulation et de démantèlement de l’État providence. On entend par régulation étatique du cycle de l’accumulation du capital : extraction de la plus-value incorporée dans les marchandises capital-argent ; réinvestissement de la plus-value et formation additionnelle de capital variable et de capital constant. Avant l’internationalisation du capital, l’Etat avait encore les moyens d’agir sur le processus de recomposition sectionnelle en prenant appui sur une politique technologique et en mettant en œuvre une stratégie de développement de filières industrielles. Celles-ci étant conçues comme l’expression d’une articulation dynamique entre branches et sections, c’est-à-dire entre modalités de la concurrence des capitaux et reproduction des éléments objectifs et subjectifs du procès du travail. Mais au milieu des années 1970, les États nationaux ont perdu leur fonction de régulateur du cycle de l’accumulation du capital, une fonction confiée désormais, sous la pression des sirènes de l’archéo-libéralisme, au marché et aux agents économiques privés censés remplir cette fonction conformément aux injonctions des lois naturelles de l’économie. Mais la réalité économique de ces derniers jours a apporté un démenti cinglant aux utopies archéo-libérales et a jeté le discrédit sur la capacité du marché à réguler et à régir non seulement les autres secteurs non marchands de la société comme la santé et l’éducation et la culture que l’on traite aujourd’hui comme si elles étaient des marchandises mais la sphère de la production et des échanges proprement dites. Dépouillé de cette fonction de régulation du cycle de l’accumulation du capital, il reste à l’État une seule fonction depuis le triomphe de l’archéo-libéralisme et la mise en œuvre des politiques économiques de dérégulation à partir des années 1970, celle de la violence physique et symbolique pour maintenir l’hégémonie et le pouvoir de la classe capitaliste sur la classe ouvrière. Du fait qu’il ait perdu cette fonction de régulateur du cycle de l’accumulation, l’Etat d’aujourd’hui n’est plus dans le coup et il n’a plus les moyens nécessaires et suffisantes pour assurer une reprise de l’accumulation comme ce fut le cas à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les Keynésiens pensent que l’intervention de L’Etat avant et après la deuxième Guerre mondiale était due à Keynes et à ses idées économiques mais cette intervention fait partie intégrante des fonctions étatiques bien avant Keynes quand il y a une crise d’accumulation du capital. En effet, dans le passé, les crises cycliques et chroniques du capitalisme étaient résorbées grâce aux interventions des États soit pour réguler le cycle de l’accumulation du capital à l’intérieur de leurs frontières soit pour déclencher des guerres salutaires au cours desquelles s’opéraient une destruction massive des surcapitaux ou ce qui revient au même la purge des capitaux sous-valorisés à cause de la surproduction et de la sous-consommation. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas, car les États nationaux sont réduits à des simples États policiers sans aucune prise sur l’économie et sur l’empire mondial du capital. les conditions actuelles ne sont plus celles de 1929 où les Etats nationaux pouvaient intervenir pas une politique des grands travaux comme le New deal de Roosevelt ou par une politique industrielle. Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’économie capitaliste a pu redémarrer grâce à l’existence d’une puissance économique et militaire qu’étaient les Etats-unis qui grâce au plan Marshall a pu surmonter la crise de surproduction en donnant des milliards de dollars aux Européens pour pouvoir acheter les produits made USA. Aujourd’hui, l’Amérique et ses alliés sont à genoux à cause de leurs guerres surtout après la chute de l’Union soviétique en 1991 qui les ont rendus exsangues et en quasi faillite. Il ne faut pas croire que la crise financière actuelle est un remake des krachs financiers et boursiers de ces vingt dernières années. Il ne faut pas croire non plus que les économies capitalistes sont entrées en une simple récession et que la crise actuelle est une simple crise cyclique. Crise financière et récession, ce sont des mots et des élucubrations que les économistes et les hommes politiques se paient pour faire croire que tout ira bien madame la Marquise. Une nouvelle donne apparaît et nous nous trouvons vraiment aujourd’hui à un tournant historique. Ce sont les conditions objectives qui nous l’indiquent et non une simple vue de l’esprit. Quand on parle actuellement de récession dans les États capitalistes, ce terme n’a plus aucun sens et ne correspond plus à rien, car il n’existe plus comme dans les précédentes crises de récession d’éléments objectifs qui montrent qu’au cycle de la dépression et de la stagnation va se succéder le cycle de la croissance et de la prospérité. C’en est fini avec les cycles de Kondratief, de Schumpeter, de Simiand et de Juglar. Nous sommes entrés dans une nouvelle période historique qui n’a pas son égale dans l’histoire. Le terme est erroné, car il n’existe plus de politique industrielle, ni de nouveaux secteurs, de niches ou de créneaux susceptibles de tirer l’économie vers le haut et de relancer de nouveau la machine économique. Tout cela appartient au passé. L’archéo-libéralisme et les politiques économiques qui s’en sont inspirées sont passés par là et ils ont tout bazardé, l’emploi industriel et l’outil technologique sacrifiés au nom de la compétitivité, de la concurrence internationale et de la spécialisation conçue comme une stratégie de sortie de crise. Dans le passé, il y avait le textile qui a joué le rôle d’entraînement de toute l’économie anglaise lorsque l’Angleterre produit pour le monde entier. Puis ce fut l’ère du charbon et du fer , avec les machines à vapeur, le gaz, et l’électricité, la construction des villes, de routes, de canaux, de chemins de fer, et enfin au cours de cet après-guerre, le pétrole avec l’automobile, les autoroutes, la chimie, le plastique, l’informatique, la robotisation. Il ne reste plus à l’heure actuelle que le nucléaire et Sarkozy ne s’est pas trompé quand il veut vendre des centrales nucléaires et la nouvelle génération EPR. Aujourd’hui, tous les secteurs industriels nécessaires au développement capitaliste ont disparu ou été délocalisés dans des pays où la main-d’oeuvre coûte moins cher. Nous ne sommes donc plus dans une phase de récession mais de crise générale, historique et sans précédent où le visage du monde est en train de changer. Nous vivons à présent sous le règne de l’économie casino dont on a parlé ci-haut. Tous les rouages du système sont donc en panne tant à l’intérieur des frontières des États nationaux devenus des simples États policiers qui vont bientôt céder sous le poids des contradictions sociales engendrées par des inégalités croissantes qu’au niveau mondial avec une crise d’hégémonie militaire et économique sans précédent et avec l’effondrement de l’empire américain ruiné par deux guerres et par un une économie exsangue. Bientôt nous allons voir tous les étages de l’édifice s’effondrer comme un château de cartes et les monarchies pétrolières et les pays producteurs du pétrole seront les premiers à tomber faute de consommateurs solvables qui se trouvent essentiellement dans les pays industrialisés. Et cet effondrement du système capitaliste va, par voie de conséquence sonner le glas de l'hégémonie occidentale qui dure depuis cinq siècles, depuis la découverte du Nouveau Monde en 1492.

Avant l’heure fatale, il reste cependant des irréductibles qui croient encore au miracle comme cet article publié dans le Times de Londres en date du 14 octobre 2008 sous le titre « le capitalisme a-t-il échoué ? » Ou encore les dirigeants des Etats capitalistes qui s’agitent désespérément pour sauver un système en état de décomposition avancé. Un nouveau monde est en gestation et dont les principaux traits sont en train de se dessiner aujourd’hui. Il suffit tout simplement d’observer les forces qui sont à l’œuvre et qui travaillent activement et souterrainement à son accouchement.

FAOUZI ELMIR

Mots-clés : Archéo-libéralisme, crise, capitalisme,

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14 octobre 2008

KARL MARX ET LA CRISE DU CAPITALISME(4)

KARL MARX ET LA CRISE DU CAPITALISME

(TEXTES ET DOCUMENTS)(4)

L’écroulement du système financier capitaliste et avec lui l’archéo-libéralisme qui fut l’idéologie d’accompagnement du capitalisme sénile durant ces derniers vingt-cinq ans propulsent le nom de Karl Marx sur la scène intellectuelle mais aussi médiatique. Médiatique, car, ceux qui ont l’habitude de suivre les guignols de l’info sur la chaîne câblée Canal+, découvrent que le présentateur PPDA ouvre son journal du 13 octobre 2008 en décernant le prix Nobel de l’économie non pas, comme l’a fait sérieusement la fondation suédoise, à l’américain Krugman mais à Karl Marx pour sa théorie de la crise du capitalisme. Les analyses et les commentaires sur la crise financière actuelle font abondement référence à Marx et à sa théorie de la crise du capitalisme (par exemple un article d’Alain de Benoït du 10 octobre lu sur mecanopolis). Car, alors que tout le monde croyait que la fin de l’histoire coïncide avec le capitalisme triomphant de l’après-guerre froide(Fukuyama), Marx refait surface et devient ces jours-ci une référence incontournable pour tous ceux qui veulent comprendre non seulement les tenants et aboutissants de la crise financière actuelle mais aussi l’après-crise. Même le guide de la Révolution iranienne, l’ayatollah Khamenei estime que le capitalisme est en train de s’écrouler après le marxisme. Deux commentaires rapides sur la déclaration de l’ayatollah Khamenei. Primo, il pense que Marx et la pensée marxiste ont disparu avec le bloc communiste, ce qui est faux et archi-faux. Secondo, il est bien connu que l’Islam politique, malgré la rhétorique anticapitaliste et anticapitaliste, est l’allié objectif du capitalisme et de l’impérialisme. Deux exemples nous font comprendre cette collision entre l’islam politique, capitalisme et impérialisme. Le premier exemple est celui du soutien financier et en armement de l’Arabie Saoudite et des Etats-Unis aux Talibans pour lutter contre la présence soviétique en Afghanistan. Le deuxième exemple, le soutien apporté par l’Arabie Saoudite et discrètement par l’Iran aux Etats-Unis pour l’invasion de l’Irak. À notre connaissance, depuis le XIXe siècle, aucun ne s’est montré capable d’infirmer les analyses marxistes du capitalisme. Les adversaires et détracteurs de Marx et le marxisme ont une seule arme, la diversion, la simplification, la mutilation d’une pensée et l’art de l’amalgame(Marx=Staline=Goulag=Totalitarisme).

Les explications de la crise du capitalisme chez Marx se révèlent d’une brûlante actualité. Pourquoi seront-elles caduques ? La nature du capitalisme a-t-elle changé depuis le XIXe siècle ? La loi du profit du capitalisme du XIXe siècle n’est-elle plus de mise aujourd’hui, au XXIe siècle ? Le capitaliste est-il devenu un philanthrope qui distribue ses profits aux salariés ? À vrai dire, le seul changement entre le capitalisme au temps de Karl Marx et le capitalisme d’aujourd’hui en 2008, c’est le casting, c’est-à-dire le changement de noms des détenteurs du pouvoir économique et politique. À part ce changement de personnes dû à l’implacable loi de la mortalité biologie, le système capitaliste est intact tant dans sa structure, la propriété privée et le salariat que dans sa finalité, le profit et l’accumulation du capital. Dans les Luttes de classes en France(1848-1850), Karl Marx écrit ceci « Après la révolution de Juillet, lorsque le banquier libéral Laffitte conduisit en triomphe son compère le duc d’Orléans à l’Hôtel de Ville, il laissa échapper ces mots  « Maintenant, le règne des banquiers va commencer » Laffitte venait de trahir le secret de la révolution »(Karl Marx, Œuvres choisies, Tome 1, éditions du progrès, 1978. pp 213-214). Quand on voit comment les États et les gouvernements capitalistes en Europe et aux Etats-Unis se sont mobilisés ces jours-ci pour sauver des banquiers en faillite, n’est-ce pas le règne des banquiers qui continue depuis que cette phrase de Karl Marx citée ci-haut et qui remonte à plus d’un siècle et demi ? Le capitalisme d’aujourd’hui est-il vraiment différent de celui du XIXe siècle ? Il n’y a que les imbéciles et les crétins qui pensent le contraire. C’est pourquoi l’article de Karl Marx publié dans le New York Daily Tribune le 15 octobre 1856 livre certes des informations précieuses sur la crise monétaire de son temps mais il suggère aussi des pistes et des idées sur ce qu’il nous attend, hommes et femmes du XXIe siècle, dans les mois et les années à venir. (F.E)

La crise monétaire en Europe

KARL MARX, New York Daily Tribune, 15 octobre 1856.

La crise commerciale générale qui éclata en Europe à l’automne 1847 et dura jusqu'au printemps 1848, eut comme préliminaire une panique sur le marché finan­cier de Londres qui commença dans les derniers jours d’avril et atteignit son paroxysme le 4 mai 1847. Toutes les transactions monétaires furent alors au point mort. Cependant, la pression se relâcha le 4 mai, si bien que journalistes et hommes d'affaires se congratulèrent sur le caractère purement fortuit et éphémère de la panique. Quelques mois après, ce fut la crise commer­ciale et industrielle dont la panique monétaire n'avait été que le présage et le prélude.

On observe à présent sur les marchés financiers euro­péens, une panique évoluant comme en 1847. Cepen­dant, l'analogie n'est pas totale. Au lieu de se déplacer, comme en 1847, d'Ouest en Est - de Londres via Paris vers Berlin et Vienne - l'actuelle panique s’étend d'Est à l'Ouest; son point de départ était l'Alle­magne, d'où elle gagna Paris pour atteindre finalement Londres. En raison de sa lente progression, elle avait pris à l'époque un caractère local, alors qu'à présent elle prend un caractère général de par la rapidité de son extension. En 1847, elle dura une semaine, alors qu'elle dure maintenant depuis trois semaines. Autref­ois, rares étaient ceux qui présageaient qu'elle fût le prodrome d'une crise générale, alors que personne n'en doute aujourd'hui- hormis ces Anglais qui se figurent faire l'histoire, en lisant le Times. Autrefois les poli­ticiens les plus clairvoyants redoutaient une répétition des crises de 1825 et 1836; aujourd'hui, ils sont per­suadés qu'elle n'est qu'une édition élargie non seule­ment de la crise de 1847, mais encore des révolutions de 1848.

Les préoccupations des classes dominantes d'Europe sont aussi vives que leurs déceptions. Tout était allé selon leurs vœux depuis la mi-1849, hormis le petit nuage à leur horizon social que fut la guerre de Crimée. À présent que la guerre est terminée ou tenue pour terminée, elles font partout la même découverte que les Anglais après la bataille de Waterloo et la paix de 1815, lorsque les communiqués de guerre cédèrent la place aux bulletins sur la crise agricole et indus­trielle. En vue de sauver leur propriété, elles avaient fait tout ce qui était en leur pouvoir pour abattre la révolution et écraser les masses - pour se rendre compte à la fin qu'elles avaient été elles-mêmes l'instru­ment d'une révolution des rapports de propriété qui fut plus importante que celle que les révolutionnaires de 1848 eux-mêmes avaient pour objectif. Elles obser­vent devant elles une banqueroute universelle qui doit coïncider - comme elles en ont le pressentiment - avec le jour où se règlent les transactions du grand Bureau de Prêt à Paris. Or si les Anglais constatèrent à leur grand étonnement après 1815 - lorsque Castle­reagh, « l'homme de la stricte voie du devoir » se trancha la gorge à lui-même - qu'il avait été fou, les spéculateurs en Bourse de l'Europe commencent à se demander avant même que la tête de Bonaparte ne soit coupée, s'il a jamais été sain d'esprit. Ils savent que tous les marchés sont sursaturés de produits importés, que toutes les couches des classes possédantes, même celles qui auparavant n'en étaient pas infectées, ont été entraînées dans le tourbillon de la folle spéculation­ a laquelle aucun pays d'Europe n'échappe plus, et a exigences des gouvernements vis-à-vis de leurs payeurs d'impôts sont poussées à leur paroxysme. En 1848, les événements qui suscitèrent directement la révolution, avaient un caractère purement politique- par exemple, les banquets du mouvement de Réforme en France, la guerre de séparatisme suisse, les débats de la Diète unie de Berlin, les mariages espagnols, les troubles au Schlesvig-Holstein, etc. - et lorsque les soldats de la révolution, les ouvriers parisiens, proclamère­nt que la révolution de 1848 serait une révolution sociale, les généraux qui la commandaient furent aussi stupéfaits que le reste du monde. En revanche, à présent, ­on tient en général pour évidente une révolution socia!e, qui n'est pas provoquée par des conjurations souterraines de sociétés secrètes, mais par les machi­nations publiques du Crédit mobilier des classes domi­nantes. C'est ce qui explique que les préoccupations classes dominantes d'Europe soient troublées par le pressentiment que ce furent seulement leurs victoires sur la révolution qui ont servi à créer les conditions matérielles de l'année 1857 pour la réalisation des tendances idéalistes de 1848. En ce sens, toute la période allant de la mi-1849 à ce jour ne serait qu'un sursis que l'histoire aurait accordée à la vieille société européenne pour lui permettre un dernier épanouissement concentré de toutes ses potentialités. En politique, le culte de l'épée; en morale, la corruption générale et le retour hypocrite à la superstition surannée; en économie politique, la soif de devenir riche sans se donner la peine de travailler - telles furent les tendances que cette société manifesta au grand jour au cours de ses­ de ses orgies contre-révolutionnaires de 1849 à 1856.

Par ailleurs, si nous comparons les effets de cette brève panique financière avec les effets qu'ont eues les proclamations de Mazzini et consorts, on s'aperçoit toute l'histoire des erreurs des fameux révolution­naires depuis 1849 sera d'emblée dépouillée de ses mystères. Ils ignorent, en effet, toute vie économique des peuples; et ignorent plus encore les conditions réelles de l'évolution historique. Lorsqu'une nouvelle révolution éclatera, ils auront un droit plus grand que Ponce Pilate à se laver les mains en toute innocence- et ils ne manqueront pas d'ailleurs de proclamer qu'ils sont innocents du sang répandu.

Nous avons dit que l'actuelle panique financière européenne a éclaté d'abord en Allemagne, et les jour­naux à la solde de Bonaparte se sont précipités sur ce fait pour se laver de tout soupçon d'avoir participé le moins du monde à l'explosion brutale de la panique. Ainsi lisons-nous dans le Constitutionnel de Paris :

« Le gouvernement s'est mis en devoir, dès la conclu­sion de la paix, de juguler l'esprit d'entreprise, en ­remettant à plus tard plusieurs nouvelles concessions, et en interdisant l'application de nouveaux projets en ­bourse. Cependant, d'où proviennent ces excroissance­s ? Si une partie en était née sur le marché français, ce fut certainement la plus petite. Dans leur zèle, nos sociétés ferroviaires agirent peut-être avec trop de hâte dans l'émission de bons, dont le produit était destiné à la construction de lignes secondaires. Mais cela n'aurait pas provoqué de difficultés, si les innombrables entreprises étrangères n'avaient pas poussé subitement comme de la mauvaise herbe. Avant tout, l'Allemagne qui n'avait pas pris part à la guerre, se rua inconsidérément sur tous les projets possibles. Or, comme elle ne dispose pas elle-même de ressources suffisantes, elle eut recours à celles de la France, et comme le marché ­officiel lui était fermé, elle se tourna vers les spéculateurs des bourses borgnes. C'est ainsi que la France devint le centre de projets cosmopolites qui offrent aux nations étrangères la possibilité d'un enrichissement aux dépens des intérêts nationaux. Les capitaux se firent en conséquence rares sur notre marché, et nos valeurs trouvant peu d'acheteurs subirent une telle dévalorisation que le public en est étonné face à tant d'éléments de richesse et de prospérité.

Après avoir donné cet exemple de l'absurdité des milieux impériaux officiels sur les causes de la panique européenne, nous ne pouvons pas ne pas citer aussi un exemple pour la conception qu'en a l'opposition tolérée par Bonaparte.

L’Assemblée nationale écrit ainsi : « L'existence d'une crise peut être niée; cependant, nous devons admettre que la prospérité est en train de décliner quelque peu, si nous considérons la baisse récente des recettes des chemins de fer, le recul des prêts bancaires sur les traites marchandes et la baisse de 25 millions de francs des droits douaniers perçus au cours des sept premiers mois de cette année sur les produits expor­tés»

En Allemagne, depuis la contre-révolution de 1849, les éléments dynamiques de la bourgeoisie ont concentré toute leur énergie sur des entreprises com­merciales et industrielles, de même que la partie pen­sante de la nation a abandonné les exercices philosophiques au profit des sciences de la nature. En restant neutres dans la guerre, les Allemands ont accumulé autant de capital que les Français en ont gaspillé à la guerre. Le Crédit mobilier qui observa cet état de fait chez les Allemands préoccupés d'accu­muler rapidement du capital pour développer une industrie nouvelle, voulut bien condescendre à se consi­dérer comme l'objet approprié à ces opérations. En effet, l'alliance passive entre Bonaparte et l'Autriche avait déjà attiré son attention sur les domaines inexplo­rés de l'Autriche, de la Hongrie et de l'Italie. Cepen­dant, bien que le Crédit mobilier ait donné l'exemple de cette spéculation et que l'on en prît l'initiative en Allemagne, il fut lui-même effrayé par la croissance inopinée des entreprises de spéculation et des instituti­ons de crédit auxquelles il avait donné l'impulsion.

Les Allemands de 1855-1856 se virent octroyés les statuts spéculateurs des Crédits mobiliers de manière aussi définitive que les Allemands de 1831 avaient reçu toutes prêtes les constitutions politiques de France 19. C'est ainsi qu'un Français du XVIIe siècle avait constaté avec surprise que la cour de Louis XlV était ressuscitée outre-Rhin avec une magnificence-encore plus grande, et c'est ainsi que les Français du siècle dernier furent étonnés de trouver en Alle­magne soixante-deux assemblées nationales, alors qu'ils s'étaient eux-mêmes donné tant de mal pour n'en avoir qu’une seule. Au plan économique, il se trouve que l'Allemagne n'est pas du tout un pays décentralisé, ce serait plutôt la centralisation qui serait décentralisée, bien qu'au lieu d'un centre il en existe un très grand nombre.

Un tel pays était donc tout à fait propre à se déve­lopper dans les plus brefs délais et à tous les points de vue dans la direction indiquée par les manœuvres que lui a enseignées le Crédit mobilier, de même que les modes parisiennes se diffusent bien plus rapidement en Allemagne qu'en France. Telle est la cause immédiate de ce que la panique a éclaté d'abord, et avec le plus d'extension, en Allemagne, Dans un prochain article, nous exposerons l'histoire de cette panique ainsi que ses causes immédiates.

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13 octobre 2008

LA BOURSE, METEO DU GRAND CAPITAL

LA BOURSE : MÉTÉO DU GRAND CAPITAL

Les Chefs d’État et de gouvernement des États capitalistes s’agitent et ruent dans les brancards pour réanimer leur système moribond. Ils multiplient réunion après réunion et ils ne ménagent pas leurs efforts pour sauver les institutions financières à coup de milliards d’euros et de dollars. Alors qu’en même temps la pauvreté et la misère engendrées par un quart de siècle de capitalisme sauvage ne cessent de s’étendre et touchent actuellement selon des statistiques officieuses plus de 100 millions d’européens vivant avec moins de 800 euros par mois et 85 millions d’américains dont 25 millions jetés dans la rue suite à l’expropriation de leurs maisons et sans parler bien entendu du reste du monde. À l’intention des spoliés du système capitaliste et les laissés pour compte, les gouvernements leur dissent qu’il n’y a pas d’argent et que les caisses de l’État (Fillon en France parle de faillite) sont toujours vides. On se souvient comment les gouvernements de droite et de gauche en Europe se sont activement employés depuis les années quatre-vingts et quatre-vingts dix du siècle dernier à démanteler le régime des retraites et les régimes spéciaux des cheminots présentés devant l’opinion publique comme des nantis et des privilégiés. À travers cette crise, les Etats capitalistes et leurs serviteurs, classe politique et intelligentsia asservie et Cie, se sont mis à nu et se dévoilent non pas comme ils disent au service de l’intérêt général mais au service des monopoles et des intérêts économiques de la bourgeoisie et de la classe capitaliste. On a du mal à croire, après les milliards promis et dépensés ces dernières semaines pour venir à des capitalistes en faillite, que les États sont là pour servir l’intérêt général à moins d’identifier, comme c’est le cas avec les fameux »partenaires sociaux », l’intérêt du milliardaire et celui du clochard qui fait de la quête sur la voie publique. 

Les plans de sauvetage des banques et les milliards sont là, nous dit-on, pour redonner confiance aux bourses et aux marchés financiers pour que les banquiers recommencent à se prêter entre eux et que les banques prêtent à son tour aux entreprises et aux particuliers. Ce matin, nos capitalistes et leurs serviteurs politiciens ont larges sourires et ils sont contents parce que les bourses ont bien réagi à leurs plans et elles s’ouvrent et se clôturent en hausse(à lire cet optimisme sur les visages des lecteurs des prompteurs). Ils nous promettent que la bourse sera euphorique demain, après demain, dans un mois, dans un an. Mais la question qui se pose immédiatement est la suivante : à quoi sert au fait une bourse? À rien sinon pour nous donner la météo du grand capital. Content pas content. On achète et on vend du vent et du papier. Tout cela pour le seul plaisir de notre capitaliste. Bon, parce que le grand capitaliste est content, forcément l’ensemble de la société devrait mourir de bonheur et de bien-être. Mais le système capitaliste n’est pas que de la bourse ; il y a l’économie réelle, le commerce, l’industrie et tout ce s’en suit. Le système capitaliste est appelé aussi mode de production capitaliste du fait qu’il est composé de multiples d’éléments enchevêtrés les uns dans les autres et qui sont en interaction permanente. Mais le système capitaliste possède un centre de gravité qui décide de l’équilibre de l’ensemble, l’exploitation du travail qui est la source de la valeur incorporée dans la marchandise vendue et échangée sur le marché moyennant de l’argent. On aura remarqué que l’argent arrive à la fin et non pas au début du cycle. La preuve que c’est le travail humain qui constitue le cœur du système capitaliste et non pas l’argent ou la finance, c’est la recherche effrénée de nouveaux pays où la main d’œuvre est moins chère. Si la monnaie était si déterminante dans la marche et la fonctionnement du système capitaliste, les capitalistes des pays occidentaux se seraient jamais allés colonisés l’Afrique pour piller ses richesses minérales et végétales et continuent à la faire aujourd’hui. Logiquement, ils seraient allés aux principales places financières et boursières de la planète : Londres, New York, Francfort, Paris Rome, Bruxelles. Après la bourse, une deuxième question surgit : d’où vient l’argent ? De rien. N’importe quelle banque peut le créer comme bon lui semble en piochant dans les comptes de ses clients et en vendant son argent à l’emprunteur. Avec son crédit, ou de la monnaie-crédit, celui-ci va acheter de la force du travail, rappelons-le qui est la seule source de la valeur et donc du prix de la marchandise et des fournitures pour fabriquer des produits destinés à la vente. S’il réussit à les vendre, il aura récupéré sa mise initiale et son profit. Car, réussir à vendre un produit relève de la gageure et ce n’est pas une opération si évident que cela paraisse à première vue, car la vente dépend essentiellement de celui qui a l’argent pour l’acheter. Et c’est là que se trouve le problème central du système capitaliste, celui de transformer une marchandise en argent et non pas le contraire. Matraqué à longueur de la journée par les spots publicitaires, celui n’a pas d’argent achète à crédit. Mais pour le capitalisme qui n’arrive à mettre en valeur son capital, c’est-à-dire extorquer la plus-value générée par la force du travail, il va spéculer. C’est là que réside le sens de la spéculation financière qui n’est en réalité qu’un stratagème, une astuce de notre capitaliste en mal de plus-value directe générée par la vente de la marchandise contre de l’argent) pour contourner ce cycle infernal qu’est la vente de la marchandise et sa transformation en monnaie.(j’ai vendu ma marchandise, j’ai maintenant entre les mains son équivalent monétaire). Mais s’arrêter là n’a aucun intérêt pour le capitaliste, car au bout d’un moment le profit généré par la vente de la marchandise va être dépensé et englouti et il disparaîtra à jamais dans la nature. Le problème dans un système capitaliste, ce n’est pas vraiment la monnaie qui peut être créée à volonté par le banquier mais la demande solvable, c’est-à-dire le pouvoir d’achat des consommateurs qui, en achetant et en consommant, aideront le capitaliste, comme le bon Dieu aidera ceux qui veuillent bien s’aider eux-mêmes, à vendre sa déchetterie, à relancer le cycle argent-marchandise-argent en convertissant ses marchandises en argent et en récupérant au passage le profit généré qu’il aura à partager avec son banquier le cas échéant. Mais dans l’état actuel des choses, après 25 ans de capitalisme sauvage où le rapport profit/salaire s’est inversé et il est aujourd’hui largement en faveur du capital, il n’y a plus rien à espérer d’un système de production et de consommation qui a toujours placé les intérêts d’une poignée de capitalistes et d’exploiteurs au-dessus de celui de l’humanité tout entière. Celle-ci aura tout intérêt à en découdre rapidement, une fois pour toutes pour que les hommes soient les maîtres de leurs propres richesses et qu’ils cessent d’être des marchandises qui se vendent et qui s’achètent sur ce fameux « marché du travail » 

FAOUZI ELMIR

Mots-clés : Bourse, crise, capitalisme.

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12 octobre 2008

KARL MARX ET LA CRISE DU CAPITALISME(3)

KARL MARX ET LA CRISE DU CAPITALISME

(TEXTES ET DOCUMENTS)(3)

Dans un article publié dans le New York Tribune du 22 décembre 1857, Marx nous livre ses réflexions sur la crise financière de son temps. Rappelons que la crise financière dont Marx rend compte se situe dans la suite d’une série de crises qui ont jalonné l’histoire du capitalisme européen et américain tout au long du XIXe siècle. Le lecteur remarquera que les manifestations de cette crise sont les mêmes que celles d’aujourd’hui. Celle de 1857 a pour origine une crise agricole de surproduction due à l’arrêt de l’exportation du blé américain vers le continent européen inondé par les livraisons russes après la Guerre de Crimée. Pour acheter des produits manufacturés à l’Europe, les banques américaines avaient dû emprunter massivement aux banques anglaises. La spéculation aidant, une crise de crédit s’enclenche. Mais la crise financière analysée par Marx remonte à 150 ans à l’époque où le capitalisme était encore dans sa jeunesse et dans sa phase juvénile. Aujourd’hui, les conditions ont changé et c’est la fin d’un cycle, celui d’un système trop vieux et trop usé pour pouvoir échapper au sort qui l’attend, le dépérissement et la mort. Comme ce fut le cas dans le passé de tous les empires qui le précèdent (romain, l’empire carolingien, l’empire arabo-muslman, l’empire turc, l’empire germanique, autro-hongrois), l’empire du capital(déguisé sous des termes mondialisation, globalisation etc) est condamné à mourir à son tour de sa mort naturelle sous ses propres contradictions et sous la pression des forces centripètes et centrifuges qui le traversent et qui le minent. Les dirigeants des Etats capitalistes de l’Ouest ruent actuellement dans les brancards à la recherche de solutions pour réanimer artificiellement un homme malade(par comparaison à l’empire ottoman appelé l’homme malade de l’Europe) plongé dans un coma profond. Toutes ces gesticulations médiatiques et politiques sont vaines car le système capitaliste est trop atteint et trop malade pour espérer survivre un jour. On tente désespérément de le maintenir en vie dans l’espoir de retarder son échéance et son heure fatidique. Mais aucun remède n’est assez puissant pour le ramener à la vie. À ce stade, au lieu de s’affairer et d’organiser des réunions à n’en plus finir à Paris et à Washington(G7, G20, Eurogroup, ministres des finances etc) les chefs d’Etat et de gouvernements américains et européens feraient mieux se rendre tous ensemble dans les différents lieux de pèlerinage en Europe et dans le monde, à Lourdes, à Saint Jacques de Compostelle, à Fatima, à Jérusalem, au mur des lamentations, à la Mecque etc pour des prières qui coûtent beaucoup moins chers aux contribuables et surtout pour une quête d’un miracle qui tombe du ciel ! Avant d’être balayée par le torrent de l’histoire, in ne reste à la bourgeoisie et à son pouvoir, le capital, les prières et la surprise divine. Quelle fin tragique pour une classe qui a promis au monde les idéaux de la liberté, de l’égalité et de la fraternité.

La crise financière en Europe

KARL MaRX, New-York Tribune 22 décembre 1857

La poste qui est arrivée, hier matin avec le Canada et l'Adriatic nous a mis en possession d'une chronique hebdomadaire de la crise financière européenne. Cette histoire peut être résumée en quelques mots : Hambourg a toujours constitué le centre fébrile de la crise qui se répercute ensuite avec plus ou moins de violence sur la Prusse et replonge par réaction le marché financier anglais dans le marasme dont il semblait sur le point de sortir. Un écho plus lointain de l'ouragan vint d'Espagne et d'Italie. La paralysie de l'activité industrielle et la misère qui s'ensuit pour la classe ouvrière gagna rapidement toute l'Europe. Par ailleurs, la relative résistance que la France a opposée jusqu'ici à la contagion pose une énigme à ceux qui s'occupent de politique économique, énigme qui serait plus difficile à résoudre que la crise générale elle-même,

On avait pensé que la crise de Hambourg aurait dépassé son apogée le 21 novembre lorsque fut fondée l’Association de Garantie de I*Escompte qui bénéficia d’un fonds d'un total de 12 millions de marks liquides afin de garantir les traites et valeurs circulant sous l’estampille de cette Association. Diverses banqueroutes et des faits tels que le suicide de l’agent en courtage Gowa montrent cependant que le mal progressait encore dans les journées qui suivirent. Le 26 novembre, la panique était de nouveau à son comble - et si Association de l'Escompte était montée d'abord sur 1a scène pour l'arrêter, c'était à présent au tour du gou­vernement d'y faire son apparition. Le 27, le Sénat fit le projet - et obtint aussi l'accord et la caution des citoyens héréditaires de la ville - d'émettre des valeurs susceptibles de porter des intérêts d'un montant de 15 millions de marks pour faire des avances sur des marchandises durables ou sur les papiers d'Etat, les avances devant se monter à 50-60 % de la valeur correspondante des marchandises gagées. Cette seconde tentative de normalisation du commerce échoua comme la première - toutes deux ressemblaient à l'appel au secours qui précède l'instant où le navire coule. La garantie de l'Association d'Escompte avait elle-même besoin - comme on le vit bientôt - d'une nouvelle garantie ; en outre, les avances de l’Etat qui étaient limitées tant pour ce qui est de leur montant que pour ce qui est des variétés de marchandises pour lesquelles elles pouvaient s*appliquer, s'avérèrent inutiles, précisément en raison des conditions dans lesquelles elles étaient consenties et ce, dans la mesure où les prix tombaient.

Or, pour tenir les prix et repousser de la sorte la cause proprement dite du mal, l'Etat eût dû les main­tenir tels qu'ils étaient avant que la panique commer­ciale éclate, et escompter des traites qui ne représen­taient plus rien d'autre que des maisons étrangères en banqueroute. En d'autres termes, la richesse de toute la société représentée par le gouvernement aurait dû compenser les pertes des capitalistes privés. Cette sorte de communisme, où la réciprocité est tout à fait à sens unique, semble exercer un grand attrait sur les capita­listes européens.

Le 29 novembre, vingt grandes firmes commerciales de Hambourg s'effondrèrent en même temps que de nombreuses maisons de commerce d'Altona. On suspen­dit l'escompte des traites; les prix des marchandises et des valeurs n'étaient plus que nominaux, et le monde des affaires était dans l'impasse. Il ressort de la liste des banqueroutes que cinq d'entre elles effectuaient des opérations bancaires avec la Suède et la Norvège, et l'on voit, par exemple, que les dettes de la firme Ulberg & Cramer se montent à 12 millions de marks. II y eut cinq faillites dans le commerce d'articles coloniaux, quatre dans le commerce avec la Baltique, deux dans l'exportation de produits industriels, deux dans les sociétés d'assurance, une à la bourse, une dans la navigation. La Suède dépend ainsi entièrement de Hambourg pour ce qui est de ses exportateurs, de ses agents de change et banquiers : on peut dire même que le marché de Hambourg est aussi celui de la Suède. De fait, deux jours après le krach, un télégramme annonçait que les banqueroutes de Hambourg en avaient provoqué à Stockholm et que, là aussi, un soutien du gouvernement s'était avéré inutile. Ce qui compte pour la Suède en ce domaine, compte à plus forte raison pour le Danemark, dont le centre commercial est Altona, un simple faubourg de Hambourg. On y enre­gistra de nombreuses suspensions de paiement, de la part notamment de deux très vieilles firmes - de la maison Conrad Warneke faisant commerce colonial, notamment de sucre, au capital de 2 millions de marks liquides dont les ramifications s'étendaient à l'Alle­magne, au Danemark et à la Suède, et la maison Lorent am Ende & Cie qui commerçait avec la Suède et la Norvège. Un armateur et gros marchand se suicida suite de ses difficultés d'argent.

On peut se faire une idée de l'extension du commerce de Hambourg d'après le simple chiffre suivant: des marchandises d'une valeur d'environ 500 millions de marks se trouvent actuellement en dépôt dans les entrepôts et le port au compte des négociants de Hambourg. La république recourt maintenant au seul ,,en anti-crise, en décrétant qu'il est du devoir des citoyens de payer leurs dettes. Il édictera sans doute une loi accordant un moratoire d'un mois à toutes les traites venues à échéance.

Pour ce qui concerne la Prusse, les journaux n'appor­tent aucune nouvelle sur la situation précaire des districts industriels de la Rhénanie et de la Westphalie, étant donné qu'elle n'a pas encore conduit à des faillites en chaîne. Les banqueroutes sont restées limi­tées aux exportateurs de céréales de Stettin et de Dantzig et à une quarantaine de fabricants berlinois. Le gouvernement prussien est intervenu, en habilitant la Banque de Berlin à faire des avances sur les mar­chandises en stock et en abolissant la législation sur l’usure. La première mesure se révèlera tout aussi inopérante à Berlin qu'à Stockholm et à Hambourg, la seconde ne fait que hisser la Prusse au même niveau que les autres pays marchands.

Le krach de Hambourg apporte une réponse probante :es esprits à l'imagination fertile qui voient l'actuelle crise découler artificiellement des hauts prix suscités par la monnaie de papier. Pour ce qui concerne la circulation monétaire, Hambourg constitue le pôle opposé aux Etats-Unis. L'argent métal y a seul cours. En effet, on n'y trouve pas de circulation monétaire de papier, mais on se vante au contraire de n'avoir comme moyen de circulation que de l'argent purement métallique. La panique monétaire n'y sévit pas moins violemment qu'ailleurs; qui plus est, Hambourg est devenue - depuis le début des la crise générale, dont la découverte n'est pas aussi vieille que celle des comètes - sa scène favorite. Au cours du dernier tiers du XVIIIe siècle, elle offrit deux fois le même spectacle qu'aujourd'hui, et si elle se distingue de tous les autres grands centres mondiaux du monde par un signe distinctif caractéristique, c'est que les oscillations du taux d'intérêt y sont plus fréquentes et plus violentes. Tournons-nous de Hambourg vers l'Angleterre, nous constaterons que l'atmosphère sur le marché monétaire de Londres s'est continuellement améliorée du 27 novembre au 1 décembre - jusqu'à ce qu'il eut un contrecoup. Le 28 novembre, le prix de l'argent était effectivement tombé, mais il remonta après le 1 décembre et continuera vraisemblablement de grimper, étant donné que Hambourg en a besoin de quantités considérables. En d'autres termes, on retirera de l'or de Londres pour acheter de l'argent sur le continent, et cette hémorragie renouvelée de l'or exige que la Banque d'Angleterre serre encore la vis. Outre la demande subite de Hambourg, il y a aussi la perspective pas très éloignée de l'emprunt indien auquel le gouvernement doit nécessairement consentir, même ­s'il déploie tous ses efforts pour différer la venue ce jour affreux. Le fait que de nouvelles banqueroutes se sont produites depuis le premier de ce mois, contribué à dissiper l'erreur selon laquelle le marché monétaire aurait surmonté le pire. Lord Overstone (le banquier Loyd) observait dans la séance d’ouverture de la Chambre Haute: « La prochaine tension sur la Banque d'Anglete­rre produira vraisemblablement avant que les cours de change soient épurés, et alors la crise sera plus violente que celle à laquelle nous venons d'échapper. De graves et périlleuses difficultés menacent notre pays ».

La catastrophe de Hambourg n'a pas encore été ressentie à Londres. L'amélioration de la situation du marché du crédit avait favorablement influencé le marché des produits, mais, abstraction faite de la  nouvelle   diminution de la masse monétaire, il est manifeste que la chute des prix de Stettin, Dantzig et Hambourg fera nécessairement baisser la cotation des prix à Londres. Le décret français qui abolit l'inter­diction d'exporter les céréales et la farine, a forcé les grands meuniers londoniens à baisser aussitôt leurs prix de 3 shillings par 280 livres afin d'endiguer les impor­tations de farine française. On cite quelques faillites dans le commerce des céréales, mais elles sont restées limitées â quelques petites firmes et des spéculateurs en grains qui étaient liées par des contrats de livraison à          long terme.

On n'apprend rien de nouveau des districts industriels anglais, sinon le fait que les produits cotonniers adaptés aux besoins de l'Inde et les filés fabriqués spécialement pour ce marché ont pour la première fois depuis 1847 bénéficié de prix favorables en Inde. Depuis 1847, les profits réalisés par les fabricants de Manchester dans cette branche d'activité, ne proviennent pas de la vente de leurs marchandises en Indes Orientales, mais uni­quement de la vente en Angleterre des marchandises importées des Indes Orientales. La diminution draco­nienne des exportations en direction de l'Inde depuis juillet 1857, à la suite du soulèvement, permit au marché indien de vider le stock des marchandises accumulées, et de réclamer de nouveaux approvisionnements à des prix supérieurs. Dans des conditions normales, un tel événement eût produit un effet d'animation extraordi­naire sur le commerce de Manchester. Comme nous l’apprenons de lettres privées, cela a à peine fait augmenter le prix des articles les plus demandés; en revanche, on peut appliquer de telles          quantités  de forces productives à !a fabrication de ces articles particuliers qu'elles sont suffisantes à inonder dans les plus brefs délais trois Inde avec un flot de marchandises. L'augmentation générale dès forces productives a été telle au cours de ces dix dernières années que même le travail réduit aux deux tiers de son volume dans les fabriques ne peut être maintenu qu'en accumulant d'énormes excédents de marchandises dans leurs entrepôts. La firme Du Fay & Cie rapporte, dans son bulletin commercial mensuel de Manchester, que « ce mois-ci il y a eu une pause dans les affaires, que peu de fabriques n'ont eu assez de travail et qu'en général les prix ont été bas. Jamais auparavant le montant global des affaires effectuées en un mois n'a été aussi faible qu’en novembre ».

Ce n'est pas le lieu ici d'attirer l'attention sur le fait que, pour la première fois en 1858, l'abolition des lois céréalières britanniques a été mise à l'épreuve de man sérieuse. Tant par l'influence de l'or australien et de la prospérité industrielle que par les résultats naturels de mauvaises récoltes, le prix moyen du blé a été plus élevé de 1847 à 1857 que de 1826 à 1836. Une  vive concurrence de l'agriculture étrangère et de ses produits devra être supportée, tandis que baisse la demande intérieure, et nous aurons probablement de nouveau une crise agraire qui semblait avoir été enterrée dans les annales de l'histoire britannique de 1815 â 1832. Il est vrai que le relèvement des prix du blé et de la farine en France qui a suivi le décret impérial, n'aura que des effets momentanés et disparaîtra même avant que l'Angleterre ait importé de grandes quantités de céréales d'ailleurs, Maïs s'il se produit une nouvelle pression le marché monétaire, la France sera obligée de jeter son blé et sa farine sur le marché anglais qui est en même temps pris d'assaut par la vente frénétique de produits allemands. Enfin, de pleines cargaisons arriveront des Etats-Unis au printemps et porteront l'ultime coup au marché des céréales britannique. Si, comme l'histoire des prix nous le laisse supposer, il y aura une succession de plusieurs bonnes récoltes, nous aurons l’occasion de suivre jusque dans le détail les conséquences véritables de l'abolition des lois céréalières - en pre­mière ligne sur les journaliers agricoles, en seconde ligne sur les fermiers, et enfin sur tout le système bri­tannique de la propriété foncière.

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