01 janvier 2009
LE RACISME: UN METABOLITE DE LA CULTURE OCCIDENTALE(1)
LE RACISME, UN MÉTABOLITE DE LA CULTURE OCCIDENTALE(Ière partie)
La guerre actuelle à Gaza avec ses centaines de morts(400 morts) et des milliers de blessés(plus de 2000), a quelque chose à voir avec le thème de l’article. Cette nouvelle agression israélienne n’est pas seulement une nouvelle escalade dans la guerre contre les Palestiniens mais la mise en œuvre d’une théorie élaborée à la fin du XIXe siècle par un sociologue juif d’origine polonaise, Ludwicg Gumplowicz(1838-1909) qui a inspiré l’impérialisme racial de Hitler et pour paradoxal que cela puisse paraître l’Holocauste. Pour Gumplowicz, contrairement à Marx, ce n’est pas la lutte des classes qui est le moteur de l’histoire mais la lutte des races pour la domination et l’exploitation. Il faut qu’il y ait des races supérieures qui dominent d’autres races, car c’est la loi de la nature et si l’on ne domine pas les autres, ce sont les autres qui vont vous dominer. En envoyant quelques six millions de juifs aux camps de concentration, Hitler n’a fait en réalité qu’appliquer la théorie de la lutte des races du juif Gumplowicz. La politique anti-juive du régime nazi est motivée par l’idée que si les Allemands en tant que race n’avaient pas dominé les autres races dont les juifs, ce sont ces derniers qui allaient dominer la race allemande. L’Holocauste juif a bien réellement existé mais dans le cadre de la lutte du régime nazi qui représentait la race allemande contre la race juive. Encore une fois, cette théorie de la lutte des races pour la domination n’a pas été inventée par Hitler ou par les idéologues nazis mais par le juif autrichien, Ludwig Gumplowicz. A la lumière de la théorie de Gumpliwicz, il y a tout lieu de penser que ce n’est pas un Etat pour les Juifs qui a motivé la création de l’Etat d’Israël il y a soixante ans mais la volonté de domination de la race juive sur les autres races. C’est cette logique de domination de la race juive sur la race arabe qu’Israël cherche à réaliser dans la région du Moyen Orient depuis 60 ans. C’est à la lumière de la théorie de Ludwig Gumplowicz que nous avons voulu expliquer la trame de la guerre actuelle en Palestine en insérant une annexe au présent article. Finalement, une note détaillée sera publiée à part sous le titre « Note sur la logique de guerre israélienne à Gaza »
En 1950, l’Unesco met en discussion la question du racisme et lance une série d’études(race et société, race et civilisation, race et biologie, race et psychologie etc) auxquelles ont participé des personnalités compétentes dont Claude Lévi-Strauss, auteur d’un court essai intitulé « Race et histoire »(éditions Gonthier, 1961 suivi d’une présentation de son œuvre par Jean Pouillon). Toutes les autres contributions rassemblées dans un ouvrage collectif « le racisme devant la science » republié par les éditions Gallimard en 1960 sont tombées dans l’oubli. Seule la contribution de Lévi-Strauss « Race et histoire » est passée à la postérité.
Dans une première déclaration de l’Unesco en 1950, deux principes ont été affirmés: (1) tous les hommes appartiennent à une même espèce, Homo sapiens ; (2) il n’existe pas de preuves scientifiques de l’inégalité des races. Face à l’opposition de certains généticiens et anthropologues de la commission de la rédaction qui nient l’existence de preuves scientifiques contraires de l’égalité intellectuelle des races, l’Unesco rédige une deuxième déclaration en 1951 dans laquelle elle précise le concept de race et proclame l’idée de la diversité des cultures. La thèse de la diversité des cultures a l’air d’être antiraciste du fait qu’elle remet en cause les théories biologiques qui avaient cautionné les lois eugénistes et le racisme des démocraties et des dictatures en Occident, mais elle n’est pas une thèse antiraciste. Elle est seulement une autre manière d’être raciste et elle porte encore la marque de l’époque où elle avait été adoptée et défendue, c’est-à-dire à une époque où l’Unesco était dirigée par Julian Huxley et Hermann Muller considérés tous les deux comme deux théoriciens racistes. Ce qui a changé entre le racisme d’avant guerre et celui d’après guerre, ce sont les termes : à la place du mot »race », on emploie désormais le nom « groupe ethnique » ou « population »
Plus d’un demi-siècle après ces deux déclarations de l’Unesco, non seulement le racisme n’a pas reculé mais il s’est revigoré et s’est renforcé au fil des années à juger par la prolifération des partis d’extrême droite dans toute l’Europe, leur audience grandissante auprès des opinions publiques occidentales et la montée en puissance de l’islamophobie. Face à ce phénomène, il est difficile pour l’observateur de la vie publique de rester inerte et de ne pas réagir, car le racisme n’est pas quelque chose de banal, de passager et de marginal dans non société et l’histoire a retenu plusieurs leçons sur ses ravages passés. Ceux qui ont subi et qui continuent de subir quotidiennement ses effets destructeurs savent mieux que quiconque de quoi ils parlent. Dans le discours sur le racisme, on s’est trop focalisé sur le racisme et l’antisémitisme du régime nazi à l’égard des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Nous avons cependant oublié qu’en matière de racisme, d’antisémitisme, de génocide et de et de camps de concentration, le régime nazi n’a fait que continuer ce que les colonisateurs européens faisaient subir aux peuples colonisés et qu’avant les camps de concentration de Hitler, le colonisateur allemand avait massacré au tout début du XXe siècle les Herero en territoire namibien pour s’emparer des diamants que recèlent leurs sous-sols.
Jusqu’ici, toutes les actions et les politiques de lutte contre le racisme et l’antisémitisme ont lamentablement échoué mais on ne s’est jamais interrogé sur les raisons de cet échec. Car comment est-il possible de lutter contre le racisme, si l’on ignore tout sur les origines et les conditions qui lui ont donné naissance ? Ce n’est sûrement pas avec des généralités et des bons sentiments comme l’a fait l’Unesco que l’on comprendra le phénomène raciste et que l’on réussira peut-être un jour à combattre efficacement le racisme. Les associations et les responsables politiques pensent que le racisme est un épiphénomène lié soit à l’ignorance des hommes soit à une situation économique et sociale passagère. Pour le combattre, il suffirait de mener une campagne de sensibilisation auprès des opinions publiques ou de faire voter des lois répressives. A ce jour, des associations de lutte contre le racisme, il en existe des centaines et des lois réprimant les actes racistes, l’arsenal est déjà assez fourni. Pourtant rien n’y fait et il est temps d’envisager autrement cette question si l’on veut un jour lutter efficacement contre le racisme.
D’abord, il faudra définir ce qu’est le racisme. Dire qu’il existe des races sur la surface de la terre, ce n’est pas faire du racisme, car il existe plusieurs races et une grande diversité ethnique. Dire qu’il existe plusieurs races différentes les unes des autres, ce n’est pas non plus faire du racisme, car n’importe qui peut observer que les hommes sont différents par leur couleur de peau et par leurs morphologies. On franchit la zone du racisme dès qu’on commence à raisonner en termes de hiérarchie entre les races. Mais là aussi, les choses ne sont pas aussi simples qu’on le pense car une hiérarchie ne suffit pas à elle seule à caractériser le racisme. Il y a bien une hiérarchie au sein de chaque armée avec des grades militaires allant du rang inférieur, du simple soldat de base au supérieur, le général. Malgré l’existence d’une hiérarchie des grades et des fonctions, on ne peut pas dire que le général est raciste et que le simple soldat de base est victime du racisme du général ou de son supérieur hiérarchique. Historiquement, les armées ont été des lieux d’intégration de populations ethniques, ce qui constitue un antidote à toute forme de racisme. Là on devient franchement raciste, c’est le moment où on commence penser ou à croire en l’existence d’une hiérarchie entre les hommes classés en catégories taxonomiques supérieures et organisés en groupes hiérarchiques. C’est ce schéma de hiérarchie entre les races qui constitue le cœur même des théories racistes qui ont été élaborées en Occident au fil des années.
Mais comme les hommes ne naissent pas racistes mais ils le deviennent pour reprendre la célèbre formule de Simone de Beauvoir, on ne naît pas femme on le devient, le racisme est un phénomène purement culturel et un produit d’une culture inculquée et transmise par des multiples canaux comme la famille, l’école, la vie publique et professionnelle etc. Etant un phénomène culturel, le racisme est localisé dans une aire géographique bien déterminée, l’Occident. Le racisme est donc un phénomène culturel spécifiquement et exclusivement occidental. C’est pourquoi on peut dire sans hésitation que le racisme est sécrétée par la culture occidentale comme l’adrénaline est secrétée par le cortex surrénalien et si, par pure curiosité, on procède à une étude comparative entre les différentes aires culturelles, on ne trouve nulle part ailleurs, en dehors de l’Occident, des théories racistes et du racisme. Après avoir dégagé quelques éléments caractéristiques du phénomène raciste, la question qui se pose immédiatement consiste à savoir pourquoi justement les théories racistes et le racisme sont nés en Occident et nulle part ailleurs. Indiscutablement, la réponse à cette question conditionnera toute action et toute politique de lutte contre le racisme.
UNE NOUVELLE CONCEPTION DE L’HISTOIRE DANS LA CULTURE OCCIDENTALE
Les théories racistes en Occident puisent leurs origine dans une certaine conception de l’histoire propagée par le christianisme qui à donné un nouveau sens au temps venu se substituer à la notion de cycle et de retour éternel. Avec sa théorie des deux cités, la cité de Dieu et la cité terrestre, Saint Augustin a inventé une nouvelle philosophie de l’histoire. Cette nouvelle conception de l’histoire considère que l’homme a une histoire individuelle, une véritable « histoire naturelle » qui se déroule selon un ordre linéaire où les âges se succèdent d’une manière uniforme et prévisible jusqu’à la mort qui en est la fin et le dénouement. Ce processus régulier de croissance et de vieillissement est un progrès constant de l’enfance à la vieillesse mais limité dans la durée même de la vie humaine. A mesure qu’il avance dans le temps, chaque homme accumule un certain capital de connaissances et perfectionne ses facultés de connaître. Puisqu’il existe une fin promulguée, l’histoire n’est plus une simple succession d’événements accidentels, elle prend un sens intelligible et progresse vers sa perfection comme vers une fin. Les événements ne se succèdent jamais au hasard mais ils font partie d’un plan divin préétabli. L’histoire du monde n’est ni celle d’une décadence continue ni celle d’un progrès indéfini, elle est plutôt l’histoire d’un progrès orienté vers un certain terme. L’histoire de l’humanité est celle d’un être collectif en progrès constant vers une perfection dont il se rapproche sans cesse. L’histoire de l’humanité obéit à une finalité interne et elle est animée par une intention unique. Désormais, il l’histoire devient parfaitement intelligible et explicable de l’origine jusqu’à la fin. Construire l’histoire et en dégager la philosophie ne seront qu’une seule et même chose.
Cette conception chrétienne de l’histoire va durablement influencer les grands philosophes de l’histoire, de Bossuet, Vico, Leibniz, à Hegel et Comte en passant par Vico, Leibniz, Herder, Lessing etc. Condorcet remplace le Dieu chrétien par le progrès de l’esprit humain pour expliquer l’histoire comme une succession « d’époques ». Les « trois états » de Comte qui préparent la nouvelle religion de l’humanité sont inspirés par la conception d’Augustin de l’histoire. Tout en écartant le dogme de la Providence, la philosophie hégélienne soutient l’idée de l’intelligibilité de la totalité de l’histoire en faisant jouer à la dialectique de la raison le rôle de Dieu.
Cette philosophie de l’histoire implique par ailleurs une philosophie de la géographie. Comme les événements historiques qui sont soumis à un plan préétabli, il en est de même des hommes qui n’ont pas été distribués arbitrairement sur la surface de la terre mais selon un ordre providentiel. Cette distribution géographique détermine à son tour les caractères de chaque peuple ainsi que ses vices et vertus. Cette vision a été exposée et développées par Jean-Baptiste Vico(1668-1744). Vico est d’abord un philosophe chrétien et sa philosophie de l’histoire porte la marque de la conception chrétienne de l’histoire héritée de Saint Augustin et de Bossuet. Tout en admettant la chute d’Adam et la mission spéciale du peuple juif, l’intention de Vico consiste à déterminer les lois naturelles de l’histoire à travers le « sens commun » de chaque peuple qui exprime son degré d’évolution ou de régression, son état juridique, moral et religieux et son état d’union avec Dieu. L’histoire générale prend l’aspect d’un lent et douloureux retour de l’homme vers Dieu dont il est l’Odyssé. Vico présente l’histoire de chaque nation comme une alternance de progrès et de regrès, de corsi et ricorsi. Il ne s’agit pas de déterminer une loi générale du devenir du genre humain mais les lois immuables régissant chaque peuple dans son développement et ses vicissitudes. La série des corsi et ricorsi marque le rythme de l’histoire de chaque nation à travers le devenir historique de toute l’humanité et un progrès général sinon continu du moins selon une sorte de spirale chancelante et sinueuse. Il ne s’agit pas comme chez Condorcet ou chez Comte, d’une loi fondée sur un progrès indéfini de l’humanité mais bien d’une loi idéale à laquelle participe séparément chacune des nations. Le progrès réalisé par une nation n’est jamais perdu puisqu’on le retrouve dans l’histoire d’une autre nation. Le temps est donc de forme cyclique , tournant et retournant sur lui-même(corsi et ricorsi) et l’histoire recommence avec chaque nation et ainsi de suite jusqu’à la fin des temps.
Cette idée de retour cyclique qui a déterminé la méthode d’investigation de Vico a aussi influence les recherches les plus modernes. Pour démontrer la loi du développement de chacune des nations, Vico fait appel à la méthode comparative en comparant la philologie de certaines anciennes nations comme l’Egypte, la Grèce ou Rome. Cet appel à la philologie va à l’encontre des philosophies rationalistes qui érigent la raison en une entité immanente et immuable commune à tous les hommes. Pour Vico, ce n’est pas la raison qui crée l’identité entre les hommes mais le sens commun de chaque peuple c’est-à-dire un jugement sans réflexion porté et senti par tout un peuple, par toute une nation, ou par le genre humain. Les matériaux dont se sert Vico sont les traditions mythologiques populaires, les poèmes les plus anciens et les législations primitives comme celles des douze tableaux. Avec Vico commencent les recherches historiques sur la basse époque, sur les oracles chaldéens, les poèmes orphiques etc. considérés comme l’expression des « petites, obscures et grossières » origines de l’humanité. Ce qui intéresse Vico, ce ne sont pas les prétendues énigmes de la science mais ce qui fait l’esprit de chaque et de chaque nation matérialisé dans des documents qui montrent leurs croyances, leurs religions, leurs régimes familiaux et matrimoniaux, leurs traditions juridiques, leurs mœurs, leurs langues etc. Pour lui, les hommes du premier âge de l’humanité vivaient dans l’errance et la terreur de la nature mais grâce à leur imagination, ils ont pu changer leurs conditions primitives en fondant des institutions sociales qui sont conformes à chaque degré de leur évolution. Vico établit le schème de la succession : âge des Dieux, âge des héros et âge des hommes ; théocratie, aristocratie et gouvernement humain. Juriste de profession, ce sont le droit et les institutions juridiques le droit que Vico a retenus pour caractériser chaque âge. Au cours de leur évolution, toutes les nations n’ont pas marché au même rythme, et il y a des nations qui ont évolué plus vite que les autres en brûlant les étapes à l’instar des Grecs qui sont passés du stade de la barbarie au raffinement et et enfin à l’âge des hommes.
Cette philosophie de l’histoire de Vico va inspirer et préparer à la fin du XVIIIe siècle les grandes métaphysiques de l’histoire de Herder, de Schlegel, de Lessing, de Comte, de Michelet. Avec Herder, l’histoire devient l’instrument privilégié pour observer toutes les créations de l’esprit humai. Herder comme Bossuet incorpore l’idée théologique du progrès dans l’histoire de l’humanité. Sur le plan de l’histoire générale des peuples, Herder considère que l’humanité traverse plusieurs âges et chaque culture constitue une part du trésor commun à l’enrichissement duquel participent toutes les nations. Mais la part apportée par chacune d’elles diffère en fonction du génie national propre. Le progrès de la science de la nature témoigne du progrès universel et continu de l’histoire et révèle dans la création une hiérarchie d’êtres de plus en plus capables de raison et de progrès. Au sommet de la hiérarchie, l’homme apparaît comme une organisation perfectible et destiné au progrès. Si le progrès est la loi universelle des choses, l’histoire humaine s’insère dans la continuité de l‘histoire naturelle. Comme Herder, Lessing considère que l’histoire des peuples et des civilisations est conçue selon le schéma de la révélation d’une raison immanente. Comme Herder, Lessing considère que l’histoire incarne une tissu d’éventements causalement enchaînés et qu’elle représente une continuité dans les formes à partir d’un type originaire. Grâce à cette philosophie de l’histoire, Herder et Lessing ont inauguré l’ère des histoires de l’humanité sous tous ses aspects : géographiques, ethniques, nationaux, politiques, économiques, artistiques, scientifiques, religieuses, techniques, religieuses etc.
Par glissements progressifs, ces métaphysiques de l’histoire vont conduire à l’évolutionnisme culturel, à l’ethnocentrisme et à l’européocentrisme. Les premières idées de progrès et d’évolution vont trouver une première application dans les domaines des langues et des écritures, « d’abord dans le champ culturel- et plus précisément dans les discours sur l’origine de l’écriture, du langage et des différentes formes de l’activité symbolique- qu’une logique d’évolution se dessine dans la pensée européenne »(Patrick Tort, la raison classificatoire, Aubier, 1989.p. 63). L’étude des langues et des écritures est censée révéler le premier âge de l’humanité et l’innocence de ses origines depuis le péché originel et la Chute. C’est pour révéler ces origines qu’une histoire de la classification des écritures a été entreprise aux XVIIe et XVIIIe siècles dont les précurseurs sont le jésuite Athanasius Kircher, l’abbé Pluche et Warburton. Celui-ci voulait expliquer l’état d’innocence de l’humanité à travers les systèmes symboliques et graphiques. L’hiéroglyphe des Egyptiens est censé expliquer l’idolâtrie païenne et la première phase de l’évolution du symbolique graphique qui a ensuite dégénéré sous l’effet des manipulations exercées par le pouvoir politique sur les emblèmes et les symboles. Ecriture, politique et histoire font partie d’une même problématique, celle d’une dégénérescence et d’une évolution des écritures depuis l’origine. Par l’étude historique des écritures, Patrick Tort fait remarquer que « c’est une histoire de la réflexion anthropologique européenne, suivie tout au long de l’émergence et de la maturation des théories qui feront école, et s’opposeront, au XIXe siècle. En effet, plus d’un siècle avant l’irruption de la biologie darwinienne et l’éclosion du courant évolutionniste anglo-américain en anthropologie, Warburton propose, au sujet de l’écriture et du langage, la première version systématique d’une théorie de l’évolution appliquée au devenir historiques des systèmes de symboles, et, par une extension qui ne reste pas toujours implicite, au devenir même des cultures. Cela démontre, entre autres choses, que l’évolutionnisme culturel du XVIIIe siècle, a été en grande partie requis par le christianisme comme l’élément d’une apologétique défensive »(Patrick Tort, la raison classificatoire, op.cit.pp 53-54)
A l’étude comparative et la théorie de l’évolution historique des systèmes d’écriture viennent s’ajouter la typologie linguistique et la classification des langues selon l’état de développement de leurs idiomes. Les précurseurs de la typologie linguistique sont Humboldt, Bopp, les frères Schlegel et Schleicher. Les langues ont été envisagées comme des organismes vivants susceptibles d’évolution et l’origine des langues coïncide avec celle des hommes c’est-à-dire des races humaines. La linguistique comparative est née avec pour objet l’étude non pas une seule aire linguistique et culturelle mais la comparaison la plus large des éléments constitutifs et de la structure des différentes langues. En s’intéressant à une large gamme de langues et en les comparant entre elles, le linguiste met en application une méthode déjà utilisée par les botanistes et qui consiste à recenser non pas un seul caractère ou d’un groupe de caractère mais toutes les parties et tous les éléments de la structure d’ensemble. Dans leur typologie linguistique, Schleicher et Hovelacque imitent le méthode naturelle des naturalistes français Adanson, Bernard et Antoine Laurent de Jussieu. C’est cette même méthode de classification naturelle qu’utilisera plus tard le zoologiste Darwin. Mais comme la méthode naturelle nécessite la comparaison de tous les éléments susceptibles d’être classés, la linguistique est devenue à son tour comparative abandonnant ainsi le principe du retour à l’origine des langues pour n’étudier que leurs dérivations et les éléments dérivationnels observés. Mais les recherches de la linguistique comparative montrent que les langues ont traversé des âges comme les écritures grâce à l’évolution de leurs formes morphologiques à partir d’une forme morphologique originale. Au schéma d’évolution de l’écriture en trois périodes- pictographique, idéographique et alphabétique- les linguistes ont ajouté le leur en appliquant la loi des trois états aux morphologies des langues : isolant, agglutinant et flexionnel. La découverte du sanscrit en 1786 avait de quoi renforcer l’idée de l’évolution des langues et de leur classification à partir de leurs structures et de leurs morphologies. La langue flexionnelle est considérée comme un produit de l’évolution des langues et elle est à ce titre une langue supérieure aux autres langues, d’où l’idée de la suprématie des langues indo-européennes qui nourrira plus tard l’ethnocentrisme linguistique. En effet, à partir de l’idée de l’inégal développement de plusieurs langues primitives corroborées par l’existence de plusieurs idiomes inégalement développés, les linguistes ont déduit l’existence des peuples, des cultures et des races inégalement développées. La classification tripartite des langues par August Schleicher et plus tard par Abel Hovelacque va nourrir l’imagination des théoriciens du racisme et pas seulement la supériorité de l’Aryen de Gobineau.
Plus tard, l’invention par Michel Adanson de la méthode naturelle utilisée par les linguistes va renforcer l’idée d’une hiérarchie naturelle entre les hommes. Cette nouvelle méthode de classification qui rompt avec toute la tradition taxonomique linnéenne est fondée sur la formation de groupes comprenant des espèces qui se ressemblent mais combinés dans des groupes au sein d’une hiérarchie allant du bas en haut. Pour former les groupes, il fallait inspecter tous les caractères différentiels des genres et des espèces et de comparer les groupes préalablement établis par « inspection ». Les caractères ainsi dégagés sont appréciés non pas à partir d’une division logique ou des principes à priori mais à posteriori pour leur capacité à contribuer à former d’apparents groupes « naturels ». Les catégories taxinomiques ne sont plus regardées comme des étapes dans le processus de division logique mais plutôt comme des niveaux dans une hiérarchie. C’est ce passage de la classification descendante à la classification ascendante qui façonne la vision hiérarchique des élites intellectuelles en Occident. La méthode naturelle et les classifications taxonomiques hiérarchiques et comparatives qu’elle implique ont envahi tous les domaines du savoir et de la culture. Désormais la plupart des classifications, qu’elles portent sur des objets inanimés ou sur des organismes vivants, sont des hiérarchies et des catégories « supérieures » et « inférieures ». Ce sont les classifications hiérarchiques qui ont à l’origine des théories racistes en Occident.
FIN DE LA PREMIERE PARTIE
FAOUZI ELMIR
Mots-clés : racisme, histoire, culture, Occident.