bulletin de l'international

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25 juin 2009

LA REVOLUTION IRANIENNE EST-ELLE UNE REVOLUTION?

LA RÉVOLUTION IRANIENNE EST-ELLE UNE RÉVOLUTION ?

Certains zélotes marxistes considèrent que les contestations et les manifestations dans les rues de Téhéran annoncent l’imminence d’une révolution en Iran. Ils se trompent lourdement dans leurs analyses et leurs commentaires sur le sens et la portée des événements qui secouent actuellement la capitale iranienne. La crise qui suit la réélection du président sortant Mahmoud Ahmadinejad a révélé au grand jour la lutte de classes dans un pays gouverné par l’islam politique mais en aucun cas le début d’un processus révolutionnaire. La lutte des classes et l’exacerbation des contradictions sociales au sein d’une société donnée ne signifient nullement que les conditions se prêtent à une révolution ni que les acteurs en place soient prêts à franchir le Rubicon et à faire la révolution.

Comme nous l’avons dit dans l’article précédent (lutte de classes en Iran), la révolution iranienne n’est pas une vraie révolution, car la conquête du pouvoir politique par des Mollahs et les Ayatollahs iraniens n’a pas entraîné des bouleversements dans les rapports sociaux, notamment dans la forme de propriété des moyens de production. Rappelons pour mémoire pour qu’une révolution mérite le nom de révolution, il faut que les hommes qui la mènent aient l’intention d’abolir les anciens rapports de production en les remplaçant par de nouveaux rapports sociaux susceptibles de faire aux forces productives un bond en avant considérable. Tel est le schéma général d’une révolution sociale. La révolution iranienne de 1979 est loin de satisfaire à ce critère si on la compare aux grandes révolutions, la Révolution française, la révolution russe ou la révolution chinoise.

Depuis l’avènement du régime islamique en Iran en 1979, le régime de propriété reste inchangé, c’est-à-dire celui de tous les pays capitalistes, la propriété privée des moyens de production. Dans l’Iran des Mollahs et des Ayatollahs, il y a, comme dans tous les autres pays capitalistes, des classes sociales, des exploiteurs et des exploités, des possédants qui, grâce au régime de la propriété privée des moyens de production, peuvent exploiter comme bon leur semble ceux qui n’ont que leur muscles et leurs bras à vendre moyennant salaire. Il est tout à fait naturel que dans une société de classe, comme c’est le cas de la société iranienne actuelle, qu’il y ait heurts et luttes entre les classes et fractions de classes pour la conquête du pouvoir politique. Dans une société de classe, la lutte pour la transformation du système économique trouve son expression concentrée dans la lutte politique pour la prise du pouvoir d’Etat.

Les manifestations et les protestations  qui ont suivi la réélection du président sortant Mahmoud Ahmadinejad ne peuvent en aucun cas être considérées comme un début d’une révolution nationale et populaire contre le régime des Mollahs iraniens. Il n’existe pas actuellement en Iran une bourgeoisie nationale émanant des tréfonds de la société autochtone et indigène comparable aux bourgeoisies européennes et américaine. Comme dans la phase ascendante du capitalisme du XVIIe au XIXe siècle, tous les États capitalistes, l’Europe et les Etats-Unis connurent l’un après l’autre des révolutions nationales et démocratiques menées par des bourgeoises nationales autochtones. Ce sont ces dernières qui furent le moteur de ces révolutions dans la mesure où elles abolirent les anciens rapports sociaux féodaux en les remplaçant par de nouveaux rapports sociaux plus adaptés à l’état du développement des forces productives. Au terme de toutes ces révolutions, les bourgeoisies nationales conquirent le pouvoir politique et établirent leur domination sur l’ensemble de la société.

Mais les impératifs de l’expansion mondiale du capital entraînèrent la formation d’un système mondial, l’impérialisme stade suprême du capitalisme. Durant la phase impérialiste, des États croupions, des proto-Etats ou des proto-nations, furent créés en dehors du continent européen là où il y avait des matières premières et des débouchés pour le capital européen et américain. Tous les États du Moyen-Orient, d’Afrique et d’Asie sont des créations artificielles engendrées par le système impérialiste et par la mondialisation du capital.  Tous les États du Moyen-Orient, d’Afrique et d’Asie sont en réalité des États croupions, des proto-Etats ou des proto-nations dont les frontières furent tracées non pas en respectant les lois de l’histoire et de la géographie de chaque peuplement mais en fonction des nécessités de développement du capital mondial et de la volonté de contrôler certaines zones stratégiques par les puissances impérialistes occidentales. À l’intérieur des frontières de ces États croupions promus artificiellement États indépendants par l’ONU, installèrent au pouvoir des valets autochtones chargés de gérer comme un bon père de famille leurs intérêts. Ces valets autochtones, on les appelle habituellement les bourgeoisies compradore ou encore des lumpen-bourgeoisies. Ce qui caractérise ces bourgeoisies compradore ou lumpen-bourgeoisies, c’est leur dépendance intrinsèque vis-à-vis de leurs maîtres dans les métropoles impérialistes occidentales. Ces lumpen-bourgeoisies ne sont nullement le produit d’une histoire naturelle et d’une géographique propre à un peuple nation mais une pure création des colonisateurs et des impérialistes occidentaux, leur cheval de Troie. Les lumpen-bourgeoisies des pays du tiers monde prétendent défendre par le discours les intérêts de leurs peuples mais elles sont en réalité des valets qui sont en service commandé pour défendre au mieux les intérêts de leurs maîtres dans les métropoles impérialistes. En cas de menace sur ces intérêts, les lumpen-bourgeoises des Etats du tiers monde se transforment aussitôt en traîtres et en comploteurs contre leurs propres peuples. Comme tous les traîtres de leur acabit, les lumpen-bourgeoisies ne livrent jamais un combat à visage découvert mais ils trahissent les intérêts de leurs peuples avec sournoiserie et intelligence grâce aux conseils avisés des services secrets de leurs maîtres occidentaux.

Il est vrai que ces lumpen-bourgeoisies n’agissent jamais à visage découvert contre leurs peuples mais l’histoire a montré aussi que,dans certains pays, peuvent être démasquées et combattues par des forces révolutionnaires indigènes. Les révolutions russe, chinoise et cubaine sont des exemples où des forces sociales révolutionnaires étaient en mesure de démasquer le jeu des lumpen-bourgeoisies et de déterminer leur rôle comme un maillon dans la chaîne impérialiste. En observant de plus près les acteurs des protestations en Iran depuis la réemption du président sortant, Mahmoud Ahmadinejade, on a du mal à trouver des points de comparaison avec ceux des révolutions russe, chinoise ou cubaine. Mir Hussein Moussaoui ou Karoubi ne sont ni Lénine, ni Mao ni Castro. Les leaders des mouvements de contestation en Iran ne sont même pas les mencheviks, les Kerenski et les Tchang Kay Tchek iraniens. Ce qui se passe aujourd’hui en Iran, ce sont des luttes politiques entre une fraction des élites cléricales contre une autre fraction. Dans ces luttes intestines, l’une des fractions représentée par le guide suprême Khamenei et par Mahmoud Ahmadinejade qui s’appuie sur les classes populaires iraniennes contre l’autre fraction représentée par Moussaoui, Karoubi, Rafsanjani, Khatami qui défendent les intérêts de la lumpen-bourgeoisie iranienne. Dans les programmes de ces deux fractions qui sont en lutte pour le pouvoir à Téhéran, il n’existe ni projet politique ni volonté de transformer les rapports sociaux. Dans l’Iran des mollahs et des Ayatollahs, il n’y a pas non plus de forces et de mouvements révolutionnaires aspirant à la conquête du pouvoir politique et capable de couper le cordon ombilical avec la métropole impérialiste comme ce fut le cas avec les révolutions russe, chinoise et cubaine. Les zélotes marxistes qui ont vu dans les événements iraniens les prémisses d’une révolution sont allés un peu vite en besogne, car les manifestants et les protestataires de la place de la Révolution(EL INKILAB) à Téhéran ne sont ni les foules révolutionnaires qui prirent la Bastille le 4 août 1789 lors de la Révolution française, ni les soviets qui s’emparèrent du Palais d’Hiver le 26 octobre 1917.

FAOUZI ELMIR

Mots-clés : Iran, Révolution, bourgeoisie compradore, lumpen- bourgeoisie

08 janvier 2009

LA FIN DE L'ETAT D'ISRAEL

LA FIN DE L’ÉTAT D’ISRAËL :

LE COMPTE A REBOURS A DÉJÀ COMMENCÉ

Seul un naïf pourrait croire que la guerre actuelle menée par l’Etat d’Israël contre le Hamas dans la bande de Gaza est une réponse aux tirs de roquettes du mouvement de la résistance palestinienne. Tirs de roquettes ou pas, cette guerre, l’Etat hébreu l’avait prévue et voulue ardemment depuis sa dernière guerre ratée contre le Hezbollah libanais. Après l’assassinat le 12 février 2008 dans une rue à Damas, d’Imad Moughnieh le chef militaire du parti chiite libanais, nous avions publié un article sous le titre « ASSASSINAT D'IMAD MOUGHNIEH: LES ENJEUX IDÉOLOGIQUES ET POLITIQUES ». Dans cet article, nous prévoyions une nouvelle guerre au Moyen Orient, une guerre menée par Israël non pas uniquement à cause de ses velléités bellicistes, ce qui est l’évidence même et sa raison d’être, mais cette fois-ci pour une simple question de survie. Voila ce que nous avons écrit à l’époque :

« Mais cette guerre du Liban n'a pas seulement entraîné l'échec de la deuxième phase du plan du Grand Moyen Orient, elle a aussi bouleversé la donne stratégique dans la région et elle a laissé des conséquences incalculables sur la société israélienne elle-même. Elle a d'abord porté un coup au moral des troupes et à l'image d'un État d'Israël invincible en remettant en cause la crédibilité de ses services secrets de renseignement notamment le Mossad, gros fournisseur par ailleurs de renseignements aux services secrets occidentaux. Parallèlement, la tenue en échec du « pouvoir aérien » et de la technique du bombardement massif continu pour démoraliser l'adversaire ouvre une nouvelle ère dans la tactique et la stratégie militaires dans cette région où les guerres étaient des guerres courtes, des guerres éclairs. Pourtant, dans sa guerre contre le Hezbollah, Israël a utilisé la technologie la plus moderne, une technologie dernier cri sortie tout juste des usines d'armement de son allié américain. Dès les premiers jours de la guerre, un pont aérien assurait le transport du matériel militaire pour être utilisé contre les civils libanais. Outre l'incapacité de l'aviation israélienne à mettre à genoux le parti chiite, l'offensive terrestre a été un fiasco total et un véritable désastre avec des réservistes mobilisés sans préparation et jetés sur les champs de bataille, hagards,affolés et désorientés voire recueillis comme des mouches, prisonniers dans les carcasses des chars Merkava assez lourds face à la mobilité des combattants chiites et pourtant considérés par la propagande officielle comme les chars parmi les meilleurs au monde. Face à l'armada israélienne, il y avait 500 combattants mobiles armés des lunettes infra-rouges, des RPG-29 Vampire, des lance-roquettes et des téléphones de campagnes, enterrés dans des zones stratégiques impossibles à détecter. Ce qui est nouveau par rapport aux précédentes guerres classiques où l'on voyait l'aviation bombarder en premier les centres militaires de communication pour couper la chaîne de commandement de l'armée avec sa base. Par sa maîtrise de la technique de la guérilla, le Hezbollah a inventé une nouvelle manière de combattre et a brisé du coup ce complexe de peur face à une armée israélienne réputée invincible, moderne, suréquipée et soutenue par la plus grande puissance militaire du monde, les USA. Si l'État hébreu a pu survivre dans un tel environnement hostile du Moyen Orient et entouré par tant d'ennemis, c'est à cause de cette image d'invincibilité de son armée qu'il a su enfoncer dans l'inconscient collectif depuis la guerre des Six jours de juin 1967 et qui a joué un grand rôle psychologique de dissuasion, faisant naître du coup un sentiment de défaitisme dans la psyché collective arabe poussant certains États comme l'Egypte et la Jordanie à préférer la voie des négociations à la guerre pour récupérer leurs territoires perdus en 1967 et en 1973. Il est bien connu que quand la peur gagne l'esprit d'un peuple, c'est la paralysie, l'inertie le manque de résistance et le défaitisme. Mais la guerre contre le Hezbollah à cassé cette légende d'invincibilité israélienne laissant des séquelles dommageables sur la cohésion de la société israélienne soudée jadis par le mythe d'une armée puissante, crainte et dissuasive. C'est cette image d'invincibilité qui a été écornée et ternie par la dernière guerre du Liban contre le Hezbollah libanais et que l'État d'Israël tente aujourd'hui de retrouver par tous les moyens à la fois pour la crédibilité de son armée et pour maintenir tout simplement la cohésion interne de la société israélienne. Sans une autre guerre avec une armée victorieuse susceptible de souder un peuple en plein désarroi et en proie aux doutes, c'est la société et l'État d'Israël qui seraient menacés de dislocation et de désintégration. C'est pourquoi la guerre du Liban a laissé un goût amer et chez les dirigeants israéliens et chez le peuple qui cherchent à tout prix une autre guerre qu'ils espèrent victorieuse pour en découdre avec le Hezbollah libanais. C'est pourquoi il conviendrait d'interpréter l'assassinat d'Imad Moughnieh comme une provocation israélienne pour une revanche et pour essuyer un affront fait au peuple juif. L'assassinat de Moughnieh, comme celui de Rafic Hariri, font partie d'un scénario à plusieurs actes. Acte I, le Hezbollah réagira pour venger la mort de son principal dirigeant militaire. Acte II, une riposte militaire israélienne avec l'espoir cette fois ci de détruire l'infrastructure militaire du parti chiite libanais et de restaurer du coup l'image d'une armée ayant perdu la bataille du Liban en 2006 mais pas la guerre. Le Tsahal pourrait essuyer une deuxième défaite et une deuxième humiliation. Dans ce cas, ce sont les rapports de forces qui se trouvent bouleversés sur la scène d’un Moyen Orient au sein duquel l'Etat croupion créé par la déclaration Balfour en 1917 ne pourra plus remplir son rôle de relais de l'impérialisme dans cette région du monde. Quelque que soit l'issue de la confrontation, la région du Moyen Orient va ressembler de plus en plus à la poudrière des Balkans. Le scénario le plus probable, c'est que les USA et leurs alliés européens vont venir au secours d'un « État ami », l'État d'Israël. Nous aurons alors une situation semblable à celle qui prévalait au lendemain de la Première Guerre mondiale avec les mêmes systèmes d'alliances mais avec des protagonistes portant des bannières différentes, le Croissant pour les musulmans contre la Croix pour les chrétiens »

Depuis la publication de cet article, bien des événements ont eu lieu notamment la crise financière actuelle annonciatrice de la fin du capitalisme et du système impérialiste mondial. Cette crise économique et financière se double d’une défaite militaire annoncée des Etats-Unis et de leurs alliés en Afghanistan et en Irak. Des grands changements géopolitiques concernent l’Amérique latine qui s’émancipe progressivement de la tutelle des Etats-unis et qui cesse d’être l’arrière-cour et la chasse gardée des multinationales américaines. De ce fait, les quelques Etats impérialistes qui contrôlent jusqu’ici la planète entière n’ont plus assez de moyens pour mener de nouvelles guerres de conquête à l’extérieur de leurs frontières. Comme l’a amplement montrée la récente guerre russo-géorgienne de l’été 2008, les Etats-Unis et leurs alliés européens se contentent aujourd’hui de condamner et de palabrer alors que pour démanteler l’ex-Yougoslavie, ils avaient utilisé la manière forte, la guerre sur le régime de Milosevic. Avec la fin du capitalisme et le desserrement progressif de l’étreinte du système impérialiste, les frontières actuelles des Etats qui ont été remodelées en fonction des impératifs de l’expansion du capital mondial vont disparaître pour laisser place à des nouvelles configurations géographiques et politiques. Ce phénomène de désintégration des anciens Etats est déjà à l’œuvre dans la région du Moyen Orient avec l’exemple irakien, un ancien Etat éclaté aujourd’hui en plusieurs cantons formés à base religieuse et ethnique. Avant l’Irak, le Liban a été divisé de facto depuis la guerre civile de 1975-1990 entre un Nord à majorité sunnite, un sud à majorité chiite et une montagne à majorité druze. Le net infléchissement de la politique étrangère turque témoigne d’une prise de conscience et de l’inquiétude de la Turquie de se voir diviser comme son voisin irakien. Puisque tous les Etats du Moyen Orient vont changer de configurations politiques et géographiques, on en déduit que l’Etat d’Israël va subir à son  tour le même sort avec cette différence et elle est de taille, la disparition pure et simple de l’Etat hébreu qui va être rayée de la carte politique du Moyen Orient. Ces changements dans les configurations des Etats du Moyen Orient prendront du temps mais ils sont irréversibles à terme.

ISRAÊL N’EST PAS UN ETAT COMME LES AUTRES

Ce qui nous amène à formuler l’hypothèse de la fin de l’Etat d’Israël, ce sont l’observation d’un certain nombre de phénomènes politiques, militaires et démographiques d’un côté comportements et l’émergence de nouvelles forces sur la scène du Moyen Orient appelées à remplacer les anciennes forces déclinantes, de l’autre. Parmi tous les Etats du Moyen Orient, Israël apparaît comme un cas à part, du fait de son histoire très récente(60 ans) et des caractéristiques de ses populations. Rappelons que les deux éléments fondamentaux qui constituent les bases de tout Etat sont l’unité de l’histoire et de la géographie. Or ces deux éléments sont absents dans le cas de l’Etat d’Israël puisque ses habitants sont formés d’immigrés juifs qui étaient des citoyens parfaitement intégrées dans d’autres sociétés, celles d’Europe occidentale et d’Europe de l’Est, des Etats-Unis et d’Afrique du Nord. Ce n’est pas l’histoire et 60 ans n’est rien dans la vie d’un Etat qui unit les habitants de ces juifs immigrants mais ce sont l’intérêt et la religion. L’appartenance religieuse n’a jamais été une condition nécessaire dans la formation des Etats. Les juifs qui sont venus en Palestine sont des hommes déracinés comme les premiers immigrants des Etats mus par le seul intérêt et l’appât du gain. Ces caractéristiques des populations israéliennes contrastent avec celles des populations arabes qui possèdent une longue histoire et vivent sur un espace géographique stable qui est celui de leurs ancêtres depuis des siècles et des millénaires. Par comparaison avec ses voisins arabes, l’Etat d’Israël apparaît donc une véritable anomalie de la nature.

RAISONS DE SURVIE DE L’ETAT D’ISRAËL

Si l’Etat d’Israël existe depuis plus de soixante ans, cette longévité relève du miracle. Car, vu l’environnement hostile dans lequel évolue cet Etat, on peut se demander comment il a pu surmonter toutes ces guerres pour parvenir ainsi à fêter ses 60 ans d’existence. On comprendrait beaucoup mieux les raisons de cette longévité si l’on remémorait  tout le travail accompli en amont par ses créateurs au début du XXe siècle, en l’occurrence par la France et la Grande Bretagne, qui avaient alors redessiné la carte du Moyen Orient d’une telle sorte qu’il ne puisse y avoir un Etat arabe susceptible de mettre un jour en danger l’existence de l’entité sioniste. Pour empêcher l’émergence d’un éventuel Etat arabe fort, il a suffi d’appliquer le principe diviser pour régner en juxtaposant et en agrégeant sur les mêmes territoires, de populations d’origine ethnique et religieux différente. Par exemple, la mosaïque ethnique et religieuse de l’Irak a beaucoup aidé les Occidentaux et Israël à dominer et à occuper ce pays en faisant jouer les Kurdes au Nord et les chiites au Sud contre le régime irakien de Saddam Hussein qui est sunnite. Quand les Américains ont occupé l’Irak en 2003, ils ont procédé à la division de l’Irak sur la base ethnique et religieuse de ses populations. Quand on dit que les frontières actuelles des Etats arabes au Moyen Orient ne sont pas naturelles, cela signifie qu’elles n’ont pas existé par la volonté de leurs habitants mais par les arrières pensées colonialistes et impérialistes des puissances européennes qui dominaient alors la région. Ce sont les divisions politiques engendrées par la nature et les formes des frontières des Etats arabes du Moyen Orient qui expliquent pourquoi l’Etat hébreu a pu survivre dans un tel environnement hostile depuis 60 ans.

D’ailleurs, il suffit d’observer que dès l’apparition d’un homme charismatique ou d’un régime nationaliste soucieux d’indépendance nationale, les puissances occidentales intervenaient pour éliminer l’homme et son régime. Quand Nasser a voulu nationaliser le canal de Suez, l’Angleterre, la France et Israël n’ont pas hésité un seul instant à lui déclarer la guerre. C’est la France qui aidé Israël à se doter de l’arme nucléaire mais quand l’Irak de Saddam Hussein a voulu s’équiper en centrales nucléaires construites avec l’aide de la France, l’Etat hébreu a détruit les centrales nucléaires d’Osirak. Pressentant le danger que représentait le régime de Saddam Hussein pour les intérêts occidentaux et israéliens au Moyen Orient, les Etats-Unis ont poussé le dirigeant irakien à la faute en lui miroitant qu’il pouvait envahir le Koweït. Après une propagande internationale orchestrée sur l’armée irakienne présentée comme « la quatrième armée du monde », les Etats-Unis ont formée une coalition internationale pour affaiblir l’armée irakienne et pour faciliter l’intervention des pays occidentaux dans les affaires intérieures de ce pays. L’invasion de l’Irak en 2003 est le dernier acte d’une stratégie américano européo sioniste mise en place bien avant la première guerre du Golfe en 1991. L’effondrement de l’Union soviétique finit par mettre en coupe réglée tous les Etats arabes qui se sont montrés prêts à toutes les formes de concession pour faciliter la pax americana dans la région du Moyen Orient. C’est dans ce contexte que les accords d’Oslo ont été conclus entre l’OLP et Israël prévoyant la création d’un futur Etat palestinien dans une période de 5 ans.

LES FORCES CENTRIPETES

Ce sont donc les divisions des Etats arabes du Moyen Orient héritées de l’époque coloniale d’une part et des aléas des alliances dans la vie internationale d’autre part qui ont aidé jusqu’ici  l’Etat d’Israël à préserver son existence depuis soixante ans. Aujourd’hui, les conditions ont radicalement changé et c’est une nouvelle carte politique du Moyen Orient qui est en train de se redessiner avec l’émergence de nouvelles forces politiques affirmant le principe de résistance à l’Etat d’Israël. Ces nouvelles forces proclament haut et fort leur hostilité à l’Etat sioniste et elles ne sont plus enclines comme par le passé au compromis et aux tergiversations. Leurs principes sont les luttes et les résistances sous toutes leurs formes jusqu’à la réalisation de leurs objectifs. Ces nouvelles forces émergent comme des mouvements de résistance à l’hégémonie israélienne et face à un Etat qui a bafoué toutes les lois internationales et qui se comporte en toute impunité. Le Hezbollah libanais a commencé comme un mouvement libanais de résistance à l’occupation israélienne du Liban en 1982. Le Hamas est une autre force de résistance à l’occupation israélienne. Ces deux mouvements de résistance à Israël sont inspirés par la révolution iranienne de 1979. D’ailleurs, les Occidentaux ne se sont guère trompés d’ennemi quand ils ont armé Saddam Hussein durant sa guerre de huit ans contre l’Iran. Le nucléaire iranien ne date pas d’aujourd’hui mais de l’époque où les Occidentaux avaient leur homme de paille, le Shah d’Iran. Si ces mêmes Occidentaux et Israël cherchent à priver l’Iran de l’énergie nucléaire, c’est parce l’Iran a changé de camp et il fait partie aujourd’hui de « l’axe du mal » des Etats-unis.

Sans préjuger du contenu de  leurs projets d’avenir, les nouvelles forces qui sont en cours d’émergence sur la scène du Moyen Orient, ce sont des mouvements de résistance hostiles à l’existence d’une entité sioniste dans la région. Les anciennes forces qui cherchent à perpétuer le statu quo et à conserver leurs privilèges, ce sont les régimes arabes actuels qui ne veulent pas mourir de leur mort naturelle et qui luttent bec et ongle pour retarder l’heure fatidique même par une alliance avec l’Etat d’Israël. La guerre actuelle dans la bande de Gaza illustre parfaitement les luttes entre les anciennes et les nouvelles forces sociales au Moyen Orient. Qui aurait pu penser il y a quelques années que l’Egypte, l’Arabie Saoudite les deux plus grands pays musulmans du Moyen Orient s’allier avec l’Etat sioniste pour lutter contre les deux mouvements islamiques de résistance, le Hezbollah libanais et le Hamas palestinien. Mais au point où l’on se trouve aujourd’hui, il est trop tard pour inverser le cours de l’histoire, car les choses travaillent actuellement en faveur des mouvements de résistance contre les anciennes forces déclinantes du Moyen Orient, celles qui s’allient avec Israël pour briser la résistance militaire du Hamas. La guerre actuelle de Gaza va encore radicaliser un peu plus les mouvements de résistance et exacerber davantage les sentiments de haine et de colère envers l’Occident et sa créature, l’Etat d’Israël. Les mouvements islamiques radicaux vont se multiplier et se renforcer au fur et à mesure que la colère de la rue arabe monte. Un scénario de remake de la Révolution iranienne dans les Etats arabes dits modérés n’est pas à exclure et elle n’est pas une simple hypothèse d’école mais une possibilité bien réelle. Dans ce cas de figure, l’Etat d’Israël, s’il existait encore, aurait à faire face non pas à deux mouvements de résistance, le Hamas et le Hezbollah mais à une multitude de régimes hostiles qui l’entourent. L’Etat hébreu va se trouver alors encerclé par plusieurs ennemis qui cherchent à le rayer de la carte politique du Moyen Orient. Quand le président iranien Ahmadinejad prédit la disparition prochaine de l’Etat hébreu, il est difficile de savoir s’il fonde ses prévisions sur la portée de ses missiles balistiques ou s’il mise sur l’émergence dans la région du Moyen Orient des régimes islamiques radicaux hostiles comme le sien à l’existence de l’Etat d’Israël.

PRESENCE DES FORCES CENTRIFUGES

Outre la présence de ces forces centripètes, ce sont des forces centrifuges qui menacent l’existence de l’Etat d’Israël. Jusqu’ici la cohésion relative de la société israélienne a été assurée grâce à l’institution militaire et à l’image d’une armée invincible et crainte par ses ennemis arabes. La guerre de juin 1967 puis celle de 1973 ont répandu parmi les populations arabes l’esprit du défaitisme et de la résignation. Ce qui explique que l’Egypte, le plus grand pays du Moyen Orient, était amené à abandonner la voie de la confrontation avec son ancien ennemi en signant les accords de Camp David de 1979. Jusqu’à la guerre du Liban de 2006, l’armée israélienne charriait l’image d’une armée invincible et crainte par tous ses voisins. Mais la guerre du Liban de 2006 a révélé la l’incapacité de l’armée israélienne à faire face à une nouvelle forme de combat pratiquée par le Hezbollah libanais. Depuis, non seulement l’image de l’Etat d’Israël qui a changé mais le moral de ses populations a pris un sacré coup. Dans sa guerre contre le Hezbollah, l’Etat d’Israël a subi une défaite cuisante à juger par les remous provoqués par ceux qui ont pris l’initiative de déclencher cette guerre avec la démission du chef d’Etat major et celle du ministre de la défense et les conclusions très critiques de la commission Winograd. Depuis cette guerre contre le Hezbollah Israël n’est plus le maître du jeu sur la scène du Moyen Orient et il ne fait plus peur à personne malgré sur l’incontestable supériorité de sa technologie militaire. Si, dans le passé, l’armée israélienne a réussi à défaire en quelques heures les armées arabes, c’est parce qu’elle avait affaire à des armées régulières. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, car l’armée israélienne aura à faire face à une nouvelle forme de guerre, la guerre asymétrique. Même les régimes arabes modérés qui misent sur une alliance éventuelle avec l’Etat hébreu savent que l’Etat juif a perdu son aura d’antan. Les deux guerres d’Afghanistan et d’Irak et surtout celle du Liban de juillet-août 2006 ont montré les limites des guerres conventionnelles qui misent sur les  bombardements aériens massifs pour démoraliser l’adversaire et l’emmener à lever les drapeaux blancs. Aujourd’hui une guerre se gagne sur le sol et non en larguant des bombes de plusieurs tonnes à des milliers de mètres d’altitude. Les bombardements aériens ont certes mis à genoux l’armée irakienne en quelques jours mais quand il s’est agi d’occuper le terrain, la guerre de libération de l’Irak de la « dictature de Saddam » s’est révélé un fiasco total. Dans cette nouvelle forme de guerre, une armée régulière ne peut rien face à des ennemis qui ont choisi une autre tactique de combat simple mais plus efficace, la guérilla et les combats de rues. Comme hier les puissances coloniales, aujourd’hui Israël et les Etats-Unis sont impuissants face à la guerre asymétrique. C’est grâce à la guerre asymétrique que les mouvements de libération nationale ont gagné leurs combats contre les armées coloniales. La guerre du Vietnam est l’exemple type de la guerre asymétrique. La guerre du Liban de 2006 qui fait date dans l’histoire de la polémologie sert de leçon à tous les mouvements de résistance. Ce sont les recettes du Hezbollah qu’utilise actuellement le Hamas dans sa résistance aux forces d’occupation israéliennes. Sans préjuger de l’issue final des combats à Gaza, on pourrait dire que les recettes du Hezbollah peuvent aussi servir ailleurs que le sud libanais à juger par l’échec de la campagne des bombardements aériens puisqu’il a fallu engager les troupes sur le sol. Les palestiniens ont bien retenu la leçon des combattants du Hezbollah et ils essaient de l’appliquer sur le champ de bataille. Aujourd’hui, à Gaza, l’armée israélienne est en train de subir une deuxième défaite, deux ans après celle du Liban en juillet août 2006.

Quand on observe l’imposante armada mobilisée par Israël pour combattre les militants du Hamas, on peut se demander si les moyens ne sont pas disproportionnés par rapport à un ennemi qui ne possède que des armes artisanaux. On peut se demander aussi si l’objectif est celui de faire taire les tirs de roquettes du mouvement de la résistance palestinienne. Il y a certes la mise en scène médiatique des bombardements visant à impressionner des adversaires potentiels comme le Hezbollah ou l’Iran. Mais la démonstration de force israélienne à Gaza et la puissance de feu utilisée contre les militants du Hamas témoignent non pas d’une assurance et d’une confiance en soi mais plutôt d’une perte de confiance en soi. Le doute qui a gagné l’armée israélienne depuis la guerre du Liban apparaît très nettement dans l’utilisation de tout ce matériel militaire sophistiqué contre des hommes qui n’ont en leur possession que des armes artisanaux. Quand on utilise des moyens militaires disproportionnés contre un adversaire encerclé, affamé et sous-équipé militairement, c’est tout simplement un signe de peur et de faiblesse et non pas un signe de force et de puissance.

En dépassant un peu la guerre des images et les images de la guerre de Gaza qui sont les vraies images de guerre, on décèle une crise beaucoup plus profonde, celle de la société israélienne. Cette crise est alimentée par le doute sur la supériorité de l’armée qui s’est montré jusqu’ici incapable de faire face aux nouveaux défis lancés par les deux mouvements de résistance libanais et palestinien qui continuent à envoyer de plus en plus loin leurs roquettes. Depuis soixante ans, c’est l’institution militaire et l‘image d’un Tsahal invincible qui ont assuré la cohésion de la société israélienne. C’est cette image qui est en train de changer avec toutes les conséquences sur l’imaginaire collectif israélien. L’image d’une armée israélienne invincible appartient désormais au passé et ce ne sont pas seulement les ennemis de l’Etat d’Israël qui le disent et qui le pensent mais ce sont les habitants d’Israël eux-mêmes qui se le disent et qui le pensent dans leur for intérieur. Aujourd’hui, aucun israélien ne peut se sentir en sécurité, ni les habitants des localités frontalières du nord d’Israël ni ceux du Sud. Bientôt, ce sont les habitants de tel Aviv qui vont pouvoir faire face aux roquettes du Hamas qui ne sont plus qu’à quelque vingtaine de kilomètres de là puisqu’elles ont atteint ces derniers jours les localités Asdoud et Bir Assad. Ce scénario catastrophe que les stratèges et les généraux ont craint va bientôt devenir une réalité quand le Hamas va balayer l’autorité fantoche de Mahmoud Abbas en Cisjordanie, maintenue artificiellement grâce à l’appui de l’armée de l’occupation. Avec le Hamas, devenu maître de la Cisjordanie, c’est l’ensemble des territoires israéliens qui sera en ligne de mire du mouvement de la résistance palestinienne. C’est alors que commence un long processus de désagrégation de la société israélienne.  Etant donné la nature et les caractères des habitants de l’Etat d’Israël constitué d’hommes unis par le seul intérêt, c’est la fuite et l’errance de nouveau qui les attendent. Telle qu’elle est constituée, la société israélienne ne pourra donner naissance à de mouvements de résistance semblables à ceux du Hezbollah libanais ou du Hamas palestinien. Car les habitants actuels de l’Etat d’Israël n’ont ni d’histoire ni une attache forte au sol qui les poussent à défendre leur Etat en sacrifiant leurs vies. Seules des peuples avec une longue histoire et une géographie qu’émergent les mouvements de résistance. Soixante ans dans l’histoire d’un Etat n’est rien par rapport aux peuples arabo-musulmans dont l’histoire se compte par des milliers d’années. Un mouvement de résistance ne s’improvise pas, il faut une longue histoire et une fixation durable au sol. Sans cette histoire et cette géographie, il n’y aurait jamais eu des mouvements de résistance au Liban et en Palestine. Ce qui n’est pas la cas des populations actuelles de l’Etat d’Israël, où il est difficile de trouve deux personnes qui ont eu la même histoire. Comme les immigrants des Etats-Unis, les immigrants juifs qui sont arrivés en Israël après 1948, sont des hommes mus par l’intérêt matériel, par l’eschatologie et par les fantasmes religieux du retour à la terre promise. Mais le jour où ils découvriront qu’Israël n’est ni un nouveau paradis terrestre ni la terre promise, ils vont vite déchanter et faire leurs valises pour une nouvelle errance. Quand les dangers deviennent plus précis et plus menaçants, il ne restera plus de ce que l’on appelle aujourd’hui le peuple israélien que ceux qui n’ont pas le prix d’un billet d’avion pour quitter le pays. Le même phénomène s’est produit lors de la guerre civile libanaise quand la bourgeoisie libanaise était partie s’installer dans les quartiers huppés de Paris ou sur la riviera de Monaco. On peut comparer le peuple israélien à cette bourgeoisie compradore qui n’a qu’une seule patrie, celle où sont domiciliés ses comptes bancaires. Si nous pensons que l’Etat d’Israël est voué à la disparition, c’est parce que le peuple qui le compose n’a ni l’historicité ni la géographicité. C’est justement cette absence d’historicité et de géographicité chez le peuple israélien qui a empêché Israël de devenir un Etat « normal » comme tous les autres Etats du Moyen Orient. Et c’est parce que l’Etat d’Israël n’est pas un Etat comme les autres Etats du Moyen Orient, qu’il s’oriente irrémédiablement vers sa fin promulguée : la dislocation et la mort.

FAOUZI ELMIR

Mots-clés : Israël, société, armée, fin.

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25 juin 2007

CRISE DU LIBERALISME

CRISE DE L’OMC, CRISE DU LIBERALISME

Les quatre membres les plus influents de l’OMC, les USA, l’Union Européenne, l’Inde et le Brésil, appelés G 4, se sont réunis cette semaine à Potsdam pour relancer les négociations multilatérales sur la libéralisation des échanges commerciaux. La réunion a non seulement échoué mais cet échec a signé l’arrêt de mort du G4 selon le ministre brésilien des Affaires étrangères, Celso Amorim, une déclaration confirmée par le ministre indien du commerce Kamal Nath qui a ajouté que « c’est la fin du voyage pour le G4 ». Celso Amorim qui fut l’un des principaux animateurs du groupe 21 déclara à Cancun en 2003 que « l’objectif du G20 était de rapprocher le système commercial multilatéral des besoins et des aspirations des pays marginaux qui n’ont pas eu l’occasion de bénéficier des fruits de leurs efforts et qu’il était grand temps que cet état de fait change ». Les points d’achoppement entre les USA et l’Union Européenne d’un côté le Brésil et l’Inde de l’autre portent sur l’ouverture des marchés aux produits industriels occidentaux moyennant des concessions sur l’agriculture. Les Brésiliens et les Indiens reprochent aux américains l’insuffisance de la de baisse des aides concédées aux agriculteurs qui est de 17 milliards, une somme qui reste en dessous de 22 milliards de dollars promis initialement mais qui est toujours au dessus de ce qu’ils reçoivent actuellement et qui est de l’ordre de 11 milliards de dollars. La question posée n’est pas seulement celle de la faillite du cycle de Doha mais aussi les causes qui y ont conduit. On est amené à se demander si, au delà de la crise qui secoue actuellement l’OMC s’il n’y a pas également le symptôme révélateur de la faillite du libéralisme comme le plat d’accompagnement idéologique de la globalisation économique.

LANCEMENT DU CYCLE DE DOHA POUR UN COMMERCE MONDIAL EQUITABLE

Rappelons d’abord dans quel contexte est née l’OMC, l’Organisation Mondiale du Commerce. C’est un organisme des Nations Unies chargé d’établir des règles transparentes et équitables pour le commerce mondial. Elle a été créée à l’issue des négociations entamées à Marrakech en 1994 et la finalisation du Cycle de l’Uruguay Round. Depuis la réunion de Seattle en 1999, les pays en développement demandent une réforme des règles actuelles du commerce international jugées trop favorables aux pays industrialisés du Nord. En 2001, l’OMC lance le Cycle de Doha né dans un contexte politique particulier et dans un climat de tensions internationales lié aux attentats du 11 septembre. Ses initiateurs avaient alors établi un constat entre le terrorisme et la pauvreté. Le terrorisme est devenu, disaient-ils, un problème mondial et pour lutter efficacement contre ses causes, il fallait une réponse collective et une approche multilatéraliste visant à aider les pays du Tiers Monde à se développer économiquement. C’est dans cet état d’esprit que des négociations ont été engagées entre les 149 membres de l’OMC en novembre 2001 à Doha, la capitale du Qatar, appelé depuis le cycle de Doha ou cycle du développement. La Déclaration ministérielle de Doha a insisté sur la nécessité d’établir des nouvelles règles du jeu pour favoriser le développement et la croissance des pays en développement. Parallèlement, la déclaration de Doha a mis en avant le multilatéralisme comme principe directeur dans les prochaines négociations entre les 149 membres de l’OMC. Depuis le cycle de Doha, plusieurs rencontres eurent lieu à Cancun en 2003, à Genève 2004, à Hong Kong 2005, à Genève en 2006 et à Davos en janvier 2007. Les cinq dossiers les plus importants qui ont fait l’objet d’âpres discussions concernent l’agriculture, les produits industriels, les accords de propriété intellectuelle et la santé publique, les traitements spécifiques et différenciés pour les pays en voie de développement.

Depuis les promesses du cycle de Doha, six ans ont passé sans qu’aucun des accords vitaux pour les pays du Sud n’a été conclu notamment sur l’agriculture, la propriété intellectuelle, la santé publique, l’accès aux marchés des produits non-agricoles. Face aux tergiversations et aux atermoiements des pays industrialisés, les pays en voie de développement ont décidé de réagir en se groupant dans des blocs solidaires. Au mois d’août 2003, un groupe de 21 pays appelés le G21 composé du Brésil, de l’Inde, du Pakistan, de la Chine, de l’Argentine, de l’Afrique du Sud, de Cuba, de l’Egypte, du Nigeria, du Mexique, de l’Indonésie, du Vénézuela, de la Thaïlande, du Chili, du Guatemala, de la Bolivie, du Costa Rica, des Philippines, de l’Equateur et du Paraguay. Depuis, la Colombie et le Pérou se sont retirés de ce groupe. Le G21 est composé des plus importants pays en développement en Afrique, en Asie et en Amérique Latine représentant 55% de la population mondiale et près de 70% de la production agricole. Le G21 a concentré naturellement l’essentiel de ses critiques sur le dossier agricole et il a exigé des réformes structurelles profondes dans le domaine de la réduction des aides accordés à la production et la suppression des subventions aux exportations agricoles. Bien que la part de l’agriculture ne représente que 8% dans le commerce international, il y a tout de même trois milliards d’individus qui sont concernés par la question agricole. D’où l’importance de ce dossier pour les pays en développement. À Cancun, les pays africains se sont rapprochés des pays ACP (Afrique-Caraïbes-Pacifique) et des pays des PMA(Pays moins avancés) pour constituer le G90. Ces alliances peuvent être considérées comme les plus importantes depuis la formation du Groupe du G 77 qui luttait à l’époque pour l’établissement d’un nouvel ordre économique international. Le groupe de 77 a été créé en 1964 à la première conférence de la CNUCED par les pays en développement qui étaient alors au nombre de 77. Ce groupe ne défendait pas seulement le principe de la revalorisation des matières premières mais l’instauration d’un nouvel ordre économique mondial, plus juste et plus égalitaire. Or c’est cet élan de solidarité qui a été brisé par la crise de l’endettement des pays du Tiers-Monde et par l’obligation de négocier chacun de ces pays de manière isolée avec les organismes prêteurs comme le FMI et la Banque mondiale.

LE CYCLE DE DOHA A L’EPREUVE DES FAITS

Nous avons vu que la déclaration de Doha s’était fixé pour objectif principal, l’établissement à long terme d’un commerce équitable et l’édiction des législations relatives aux restrictions et distorsions touchant aux marchés agricoles mondiaux. C’est le dossier agricole qui se trouve depuis 2001 au cœur des négociations entre les pays développés et les pays en développement. Trois questions ont été âprement débattues lors des discussions multilatérales depuis le cycle de Doha: l’accès au marché, le soutien interne à la production et les subventions aux exportations. Il y a d’abord du taux moyen des crêtes tarifaires appliques aux produits agricoles qui se situe autour de 62% alors que celui des produits industriels est passé de 40% à 4% entre 1945 et 1995. Les crêtes tarifaires appliquées par les pays de l’OCDE sur certains produits d’exportation des pays africains dépassent parfois un taux de 100% voire 550% et atteignant même parfois le 900% dans certains pays. Un deuxième problème concerne les droits de douane dont le taux élevé frappe les principaux produits d’exportation des pays en développement notamment ceux des pays africains comme le café, les oléagineux, les fruits et les légumes. Les taux imposés par les pays de l’OCDE restent très élevés et tournent autour de 44% pour les farines, de blé, 25% pour les jus d’orange et 30% pour le sucre raffiné au Japon et de 42% pour le lait aux USA. Ces barrières tarifaires qui restent très élevés malgré les promesses de les réduire lors de l’Uruguay Round, contrastent avec les niveaux de protections très bas des pays africains qui ont été contraints de procéder à des programmes d’ajustement structurels imposés par la Banque mondiale et par le FMI.

Pour les obstacles tarifaires et les tarifs douaniers, les pays africains demandent une réduction sensible du soutien interne appliqué par les pays de l’OCDE qui subventionnent leurs produits à hauteur de 20% du PIB agricole et allant parfois jusqu’au 50% pour la moitié d’entre eux. À ce problème de subventions s’ajoute un différentiel de productivité entre les pays développés et les pays en développement qui diminuent leurs différentes formes d’aide qu’ils accordaient jadis à leurs paysans au nom des principes d’équilibre macroéconomiques que leur imposent les organismes financiers prêteurs. De ce fait, l’Afrique s’est trouvée en l’espace d’une décennie dans une position concurrentielle défavorable à cause de l’archaïsme de ses structures agricoles et des aides à la production accordées par les pays développés à leurs firmes agroalimentaires qui pratiquent une politique de dumping ruineuse pour la paysannerie des pays en développement. Cela s’est traduit aussi par la détérioration des termes de l’échange des pays africains où les petits paysans sont incapables d’affronter la concurrence étrangère que leur imposent les firmes multinationales agroalimentaires. Certains pays ont perdu non seulement leur autonomie alimentaire mais ils sont devenus dépendants de l’importation des produits agricoles. Près de 90% des subventions mondiales sont le fait de l’Union Européenne et les crédits à l’exportation fréquents aux USA et qui sont une forme déguisée de subventions n’ont seulement pas reculé mais ils ont connu une forte augmentation ces dernières années.

Un autre dossier crucial qui a constitué la pierre d’achoppement lors de la réunion de Potsdam est celui du coton. Il faudra expliquer pourquoi. L’affaire du coton a commencé à l’initiative du Bénin qui a exigé, au nom de trois autres pays, le Mali, le Tchad et le Burkina-Faso, l’arrêt des subventions pratiquées par les pays développés producteurs du coton comme les USA et l’Europe, entraînant ainsi une baisse des cours mondiaux privant certains pays producteurs, comme l’Inde, le Pakistan, l’Ouzbékistan et les pays africains, d’un important manque à gagner. Cette baisse a eu une autre conséquence dramatique, l’aggravation de la pauvreté dans certains pays africains comme le Bénin qui, au lieu de soutenir ses producteurs pour faire face à la chute des cours mondiaux du prix du coton, cherchait avant tout à savoir comment rembourser ses dettes extérieures. On comprend pourquoi le Brésil et l’Inde ont claqué la porte des négociations lors de la réunion de Potsdam quand on sait que ces deux pays sont deux gros producteurs mondiaux du coton. Le dossier du coton est donc devenu un dossier emblématique et pour les pays africains pauvres comme le Mali et le Bénin et pour des grands pays comme l’Inde et le Brésil.   

Un autre dossier important lancé par le cycle de Doha est celui de la propriété intellectuelle. Lors de la réunion de Genève de 2002, les délégués ont discuté de la question de l’accès aux médicaments pour lutter contre certaines épidémies comme le VIH/sida, la malaria ou la tuberculose. Pour protéger leurs intérêts financiers, les grands laboratoires pharmaceutiques américains comme Merck et Pfiser n’ont pas voulu céder leurs licences sans paiement de droits de redevances réclamés par les pays en développement qui en ont besoin pour produire des médicaments génériques. Cette réunion fut un échec faute d’un accord sur la cession des droits des brevets.

Les négociations de Cancun en 2003 n’ont pas été plus fructueuses que celle de Genève. Le dossier agricole a buté sur les questions de la réduction substantielle des différente formes de soutien des pays de l’OCDE, de l’accès au marché pour les produits non agricoles, de la santé et des droits de la propriété intellectuelle.

Après l’échec de la rencontre de Cancun, des critiques ont fusé de toutes parts contre l’OMC considérée comme une institution dominée par les pays nantis dont la politique est elle-même conditionnée par les intérêts et les stratégies commerciaux des puissantes sociétés multinationales. La crise de l’OMC s’est transformée en crise du multilatéralisme mis en avant par les pays en développement lors du cycle de Doha pour réussir leur insertion dans les échanges mondiaux par l’ouverture des marchés des pays industrialisés à leurs produits d’exportation et pour corriger autant que faire se peut, les effets dévastateurs de la globalisation économique. Mais l’esprit du cycle de Doha ne pouvait trouver une matérialisation dans les faits, car il était trop tard et il allait à l’encontre d’un monde devenu unipolaire depuis la disparition de l’Union soviétique et d’une contre force susceptible de contrebalancer d’une part l’hégémonie militaire et politique des USA et d’autre part, de desserrer l’étau des institutions globales comme le FMI, la Banque mondiale ou l’OMC autour des pays en développement.

EFFETS DEVASTATEURS DE LA GLOBALISATION SUR LES PAYS DEVELOPPES

Comme nous l’avons vu qu’au moment où ces derniers étaient soumis au diktat des institutions globales qui les obligeaient à mettre en place  des politiques d’austérité draconiennes et des programmes d’ajustement structurels, les pays développés érigeaient des barrières douanières, tarifaires et non tarifaires pour protéger leurs marchés contre la concurrence étrangère. Le libéralisme commercial et politique n’est autre chose qu’un discours et un libéralisme en trompe-l’œil dans la mesure où les pays développés qui en ont fait leur credo et leur principe sacro-saint depuis deux décennies, demandent aux pays en développement d’ouvrir leurs marchés à la concurrence tout en pratiquant eux-mêmes de la concurrence déloyale menant à une politique du dumping destructrice pour l’agriculture du Tiers Monde. Les Etats-nations du Sud qui sont tombés depuis les années 1990 sous la coupe des institutions supranationales, le FMI, la Banque mondiale et l’OMC sont désormais gérés comme une entreprise capitaliste au mépris de leurs populations qui ont tant besoin de santé et d’éducation. Il n’y a malheureusement pas que les pays en développement qui sont tombés dans le piège mortel de la globalisation promise par l’OMC, les pays développés européens ont, eux aussi, cédé aux sirènes de la globalisation économique et aux effets dévastateurs de l’idéologie qui la porte, le libéralisme. Grâce aux mass medias contrôlées aujourd’hui par des grands groupes industriels et avec la complicité des élites arrivistes et d’une caste de parvenus à l’intérieur des Etats-nations du vieux continent, la conversion au libéralisme a anéanti en une dizaine d’années, des acquis démocratiques arrachés de haute lutte par des générations d’hommes et de femmes. Des grands Etats-nations européens comme la France et l’Allemagne qui, en opérant leur conversion à l’idéologie libérale, ont perdu leur indépendance politique en perdant la maîtrise de leur politique économique dont les grandes lignes sont dessinées, décidées et dictées désormais par une filiale en Europe des institutions globales, en l’occurrence l’Union Européenne qui exerce son droit de regard, par exemple, sur le seuil toléré de 3% du déficit budgétaire et qui assujettit ses membres, comme c’est dit dans le projet de traité constitutionnel européen, au principe de la concurrence libre et non faussée,  le même principe qui est imposé par le FMI et la Banque mondiale aux pays en développement. À cet égard, le cycle de Doha a joué un rôle destructeur non seulement sur l’agriculture des pays en développement où des millions de paysans ont perdu leurs moyens de subsistance, mais il a aussi entraîné le démantèlement d’un modèle social européen mis en place dans le cadre de l’Etat-Providence en soumettant des secteurs traditionnellement non marchands dans la société comme la santé et l’éducation à la loi du marché et de la concurrence.

Les effets de la globalisation économique et la mise en place des politiques libérales dans tous les pays de l’OCDE se traduisent par l’augmentation de la pauvreté à grande échelle. Le fossé entre les riches et les pauvres n’a jamais été aussi grand. Avant l’avènement de l’ère libérale, la lutte contre le chômage était la priorité des politiques économiques des gouvernements ; aujourd’hui, le premier souci des gouvernants est le démantèlement de l’Etat social sous prétexte de la compétition internationale. Le nombre de chômeurs dans les pays de l’OCDE était de 8 à 10 millions entre 1950 et 1973 alors qu’il a atteint les 35 millions entre seulement 1995 et 2000. la croissance économique était beaucoup plus élevée dans les années 1970 alors qu’aujourd’hui elle est pratiquement nulle malgré une croissance exponentielle dans le commerce international. Cela montre que la globalisation économique est un mouvement fondamentalement parasitaire, car elle est fondée sur les mouvements des capitaux qui sont devenus volatiles au gré des zones géographiques les plus rentables. Les délocalisations sont la preuve du caractère parasitaire de la globalisation économique qui ne se traduit pas par des investissements productifs dans les biens d’équipements par exemple qui sont susceptibles de générer des emplois stables et bien rémunérés. La précarisation du travail ne met pas seulement la croissance économique mais aussi menace à terme l’unité nationale en entraînant une augmentation des emplois précises et le nombre de pauvres. Il devient très urgent de trouver une alternative à cette descente dans l’abîme causée par la globalisation économique et l’idéologie libérale dont elle est le support.

EFFETS DEVASTATEURS DE LA GLOBALISATION SUR LES PAYS EN DEVELOPPEMENT

Pour Pascal Lamy, l’intégration des membres les plus vulnérables dans le commerce international est le meilleur espoir de croissance et de réduction de la pauvreté. Les faits apportent un démenti cinglant à cette affirmation. Le cycle de Doha a montré ses limites et pour cause, l’enracinement profond d’un système planétaire tentaculaire mis en place depuis le début du XVIe siècle qu’est l’économie-monde qui est réfractaire à toute réforme et surtout pas par des mesures purement cosmétiques. Loin de contribuer au développement économique des pays du Tiers-Monde, le cycle de Doha a révélé la nature profonde et intrinsèque de la globalisation économique qui, étant un système potentiellement criminogène pour le genre humain, ne peut, bien au contraire, qu’aggraver la pauvreté, les inégalités et le sous-développement dans les trois quarts de la planète. Depuis la création de l’OMC, le nombre et le pourcentage des peuples vivant avec un dollar à deux dollars par jour ont augmenté dans les régions subsahariennes de l’Afrique, du Moyen-Orient, en Amérique Latine et en Caraïbe. En Afrique, le revenu par tête qui a augmenté de 40% de 1960 à 1980, a baissé de 10% entre 1980 et 1988. En Amérique Latine, le revenu par tête qui a accru de 82% entre 1960 et 1980, ne s’accroît aujourd’hui que de 4% par an et par personne. Les politiques libérales mises en œuvre dans certains d’Amérique Latine entre 1980 et 2000 ont été soldées par une baisse du revenu par tête de 5%. Le monde de la mondialisation libérale voit mourir tous les jours 24 000 personnes à cause de la faim, de la pauvreté et de la maladie en même temps que les multinationales agroalimentaires comme Nestlé et Danone, des laboratoires pharmaceutiques et des banques connaissent une augmentation exponentielle de leurs profits. Au Mexique, la dérégulation du service des télécommunications a entraîné un monopole de fait entre les mains d’un seul homme, un mexicain d’origine libanaise, Carlos Slim, qui a pu augmenter sa fortune en une année de 2 milliards le dollars devenu selon la revue américaine Forbes, la troisième fortune du monde. Les normes imposées par l’OMC à l’agriculture indienne ont poussé selon le gouvernement indien environ 100 000 paysans indiens ruinés au suicide. Loin de desserrer le monopole des brevets et de la propriété intellectuelle, le cycle de Doha a, au contraire, contribué à la formation de grands groupes pharmaceutiques qui imposent les prix qu’ils veulent là où ils veulent. On peut dire qu’avec la globalisation économique, les firmes multinationales se trouvent évidemment dans leur élément naturel

D’après des études faites sur les résultats escomptés du cycle de Doha, les gains pour les pays en développement ne dépassent pas 16% sur les 54 milliards de dollars attendus seulement en 2015, ce qui représentera un centime d’euros par personne et par jour. Les gains escomptés pour le Brésil et pour l’Inde sont seulement juteux pour les agrobusiness mais nuls voire désastreux pour les fermiers et les paysans brésiliens et indiens.

GLOBALISATION ECONOMIQUE, FACTEUR DE GUERRES

Les acteurs qui ont lancé le cycle de Doha ont considéré la pauvreté et le sous-développement comme les principales causes du terrorisme. C’est une idée très simpliste pour être prise en considération. Le terrorisme a ses sources profondes dans l’humiliation des hommes et l’atteinte à leur dignité, à leur culture et à leurs traditions parfois millénaires. C’est l’existence d’une économie-monde impérialiste fondée sur le pillage des ressources naturelles et sur l’accumulation du capital qui est le terreau idéal du terrorisme et qui le nourrit d’ailleurs en sous-main. Car cette économie-monde engendre non pas de la pauvreté mais de la paupérisation qui est un phénomène intrinsèquement lié à la polarisation et à la division du monde en un Centre qui pille et exploite les ressources naturelles des pays de la périphérie. La globalisation économique qui correspond à un état de développement à grande échelle de l’économie-monde génère de la paupérisation qui elle-même est porteuse de guerres permanentes. Ce sont les guerres que mènent sans cesse les bénéficiaires de la globalisation économique et politique pour maintenir l’accumulation du capital à un niveau élevé qui provoquent des réactions endogènes dont le terrorisme constitue l’antidote et la réponse biologique appropriée à des agressions du monde ambiant. Le terrorisme, contrairement à ce qui a été dit lors des négociations du cycle de Doha, n’est pas la cause de la pauvreté et du sous-développement, il est l’arme de ceux qui sont les victimes d’un système impérialiste et d’une économie-monde qui marginalisent et qui humilient l’être humain en le ravalant à une simple marchandise. L’homme ne naît pas terroriste, c’est un environnement criminogène qui le secrète quand l’homme est acculé au néant, poussé à bout de ses nerfs et sombré dans le désespoir. Il est surprenant de constater lors des négociations du cycle de Doha, l’absence d’un dossier destiné à réguler le commerce des armes. Pourtant le commerce des armes est un des problèmes essentiels du commerce mondial au vu de l’importance des sommes générées par ce secteur d’activité. Si on a oublié de l’évoquer à Doha, c’est parce ni les pays développés ni les pays en développement voulaient réguler ce commerce un peu spécial et sensible. Et pour cause : ce commerce-là est extrêmement lucratif et pour les fabricants d’armes qui trouvent leur compte et leurs comptes bancaires et source d’enrichissement pour les élites des pays en développement qui, en récompense pour services rendus à leurs maîtres qui se trouvent généralement dans les pays développés, détournent souvent une partie substantielle des aides destinées initialement à nourrir leurs populations affamées pour la placer dans les coffres forts des banques suisses ou dans les paradis fiscaux. L’exemple le plus récent est celui du scandale de l’affaire YAMAMA où le nom de l’ancien ambassadeur saoudien à Washington qui a servi d’intermédiaire dans la vente d’avions anglais à l’Arabie saoudite est cité et qui a  touché au passage environ deux milliards de dollars. Ce n’est pas une simple coïncidence de constater, à lire le rapport 2007 de l’Institut International de la recherche pour la paix de Stockholm (SIPRI) qu’au moment des négociations multilatérales pour jeter les bases d’un commerce juste et équitable, les dépenses militaires continuent à grimper et elles ont atteint la somme de 1204 milliards de dollars rien que pour l’année 2006. Les USA ont dépensé 432 milliards de dollars pour lutter contre le terrorisme; cette somme atteindra 2267 milliards de dollars en 2016. Comme le montre le rapport du SIPRI, ce sont les zones géographiques riches en pétrole et en gaz qui seront le théâtre des conflits armés dans les prochaines décennies non seulement au Moyen-Orient mais aussi en Afrique, en Asie Centrale, en Amérique du Sud et dans l’Asie du Sud Est. Pour la production des armes, ce sont les USA qui occupent la première place avec 40 sociétés qui ont vendu pour 290 milliards de dollars, un chiffre représentant 63% du total de vente d’armes dans le monde durant l’année 2005. Suivent 32 sociétés européennes avec 29% et 9 russes avec 2%. A quoi ça sert d’élaborer des règles et de conclure des accords multilatéraux quand en même temps les pays développés énergétivores se préparent militairement pour venir le cas échéant occuper les zones géographiques stratégiques riches en ressources naturelles nécessaires à leurs industries ?

En définitive, on peut dire que le cycle de Doha, comme toutes ces réunions internationales orchestrées à grand renforts médiatiques à l’instar du sommet de G8 réuni récemment à Heiligendamm en Allemagne, s’apparente plus à un effet d’annonce et à du cosmétique politique qu’à une réelle volonté pour établir des règles justes et équitables dans le commerce mondial. Le cycle de Doha est arrivé bien plus tard pour jeter les bases d’un multilatéralisme ardemment souhaité par les pays en développement qui ne peuvent que constater à leur grand regret, que le train transportant leurs rêves d’un monde divers et multilatéral est déjà passé et que le monde dans lequel est entrée l’humanité depuis l’effondrement du bloc soviétique, est devenu unipolaire, uniforme, monotone et atrocement ennuyeux.

FAOUZI ELMIR

MOTS CLES : cycle de Doha, OMC, libéralisme, crise.

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20 juin 2007

L'ERE DES EMPIRES, L'AGE DE L'IMPERIALISME

L’ERE DES EMPIRES ET L’ÂGE DE L’IMPERIALISME

À chaque guerre menée par les USA et leurs alliés occidentaux, ce sont les mêmes questions qui reviennent. Les Etats-Unis d’Amérique et leurs alliés sont-ils un nouvel empire ou des pays impérialistes? Certains comparent l’hégémonie politique et militaire américano-occidentale notamment depuis la dislocation du bloc communiste au début des années quatre-vingt-dix du siècle aux anciens empires français et britannique de la fin du XIXe siècle alors que d’autres y voient les traits saillants de l’impérialisme, stade suprême du capitalisme. Cet article tente d’apporter une clarification à ces deux termes qui font débat actuellement.

L’ERE DES EMPIRES ETHICO-RELIGIEUX

Le terme empire désigne généralement un grand ensemble territorial dont les parties sont conditionnées et remodelées par un pouvoir central qui y exerce une attraction politique, conomique et idéologique. L’histoire du monde a connu plusieurs empires avec un premier empire en Egypte (3100-30 A.J.C). Jusqu’à l’empire Ottoman fondé après la prise de Constantinople en 1453, ils des empires tous de type éthico-religieux. Leurs fondateurs étaient animés par des idéaux messianiques et eschatologiques et se considéraient comme des hommes envoyés par la Providence pour diffuser un message divin sur terre. Ces motivations éthico-religieuses ont joué un rôle déterminant dans l’éclosion de la créativité humaine et elles étaient à l’origine de toutes les grandes réalisations dans le domaine de la pensée et du progrès matériel de l’humanité. Que l’on songe par exemple à l’invention de l’écriture et des rudiments de la langue sous les anciens empires orientaux, égyptien, babylonien, indien, perse etc et qui sont considérés aujourd’hui comme des acquis collectifs pour toute l’humanité. Le premier âge de l’art religieux chrétien trouva son épanouissement sous l’empire byzantin et cette inventivité artistique se matérialise dans la sculpture monumentale, dans la décoration des Eglises et dans l’architecture des cathédrales. C’est sous l’empire de Charlemagne qu’une nouvelle écriture avait été mise au point vers 780 à Corbie pour faciliter la lecture et la compréhension des textes sacrés. Cette minuscule de petit module, régulière et séparant les espaces entre les mots est aussi une grande réalisation de l’esprit humain et bienfait pour toute l’humanité. L’Alhambra, résidence des Nasrides à Grenade en Espagne, n’est pas seulement un chef d’œuvre de l’architecture civile appartenant exclusivement à l’empire arabo-musulman mais un chef d’œuvre universel classé par l’UNESCO, patrimoine de l’humanité. C’est encore l’Occident musulman qui a traduit et transmis à l’Occident médiéval les œuvres de l’Antiquité Greco-romaine contribuant ainsi à la naissance de la scolastique et de la science moderne.[i] Il n’est pas nécessaire de multiplier les exemples qui montrent tout ce que les empires fondés sur des principes religieux et éthiques avaient apporté au progrès matériel et intellectuel de l’homme. Et ce progrès n’a été fait que grâce à une accumulation de connaissances qui étaient devenues accessibles et partagées par tous les hommes sans qu’elles fussent soumises à un brevetage et à une exploitation commerciale éhontée et sans qu’elles fussent la propriété privée de quelques sociétés multinationales comme ce sera le cas à l’âge mercantiliste et impérialiste. Car le travail de l’esprit doit être la propriété collective de toute l’humanité et non le monopole d’une institution ou d’un groupe d’hommes. Cette inventivité de l’esprit pour le bien de tous et cette transmission désintéressée entre des aires géographiques différentes et parfois éloignées les unes des autres prirent fin en 1492 quant les pieds de Christophe Colomb foulèrent la terre du Nouveau Monde. Ce fut alors la fin d’une époque, celle des empires éthico-religieux et le commencement d’une autre, celle de l’impérialisme.

L'ÂGE DE L’IMPERIALISME

À partir de 1500, on est sorti de l’ère des empires éthico-religieux pour entrer dans l’âge de l’impérialisme. Si l’on confond souvent empire et impérialisme, c’est à cause de l’existence dans l’un et dans l’autre, d’un centre fort de pouvoir capable d’engendrer une périphérie satellisée idéologiquement, politiquement et parfois militairement. L’âge impérialiste a commencé au début du XVIe siècle en même temps que la révolution militaire dont Geoffrey Parker a décrit les différents stades de développement.[ii] La supériorité militaire de l’armement occidental a été l’élément déterminant dans la dynamique de l’expansion européenne outre-mer. L’avènement de l’âge de l'impérialisme est lié essentiellement à la maîtrise des eaux stratégiquement importantes entraînant une modification des rapports de forces non seulement en Europe mais au-delà et consacrant du coup l’hégémonie européenne sur une grande partie des océans. Sans entrer dans les détails de cette révolution militaire, l’apparition du voilier lourdement armé et l’entrée du canon à bord des navires de guerre et s’en servir adroitement furent parmi les facteurs déterminants dans cette suprématie maritime qui avait permis d’anéantir les anciens empires éthico-religieux pour ne pas parler que de l’Amérique post-colombienne, cette supériorité militaire européenne a rayé de la carte les vastes empires centralisés des Inca et des Aztèque qui s’effondrèrent en deux ans comme un château de cartes. Grâce à cette supériorité militaire, s’ouvre l’ère coloniale en Amérique, en Asie et Afrique. La première période coloniale se caractérise par la destruction de l’économie traditionnelle de subsistance et d’autosuffisance alimentaire et son remplacement par une économie extravertie liée à une économie-monde avec une division du travail à grande échelle et l’émergence, d’une part, d’États centraux dotés d’un puissant appareil étatique et d’autre part, d’États périphériques faibles, dépendant politiquement et économiquement du centre et jouant le rôle de pourvoyeurs de matières premières et d’une main d’œuvre servile et bon marché.

COMMENT PERENISER L’ÂGE DE L’IMPERIALISME

Pour que les structures de cette économie-monde durent et se perpétuent, il y avait certes la force militaire mais qui ne pouvait être un gage de pérennité à long terme du système formé par ailleurs d’éléments hétérogènes et parfois conflictuels. Il a fallu procéder à des changements radicaux à l’intérieur des cadres sociaux et politiques des pays colonisés et des États périphériques. Il s’est agi dans un premier temps de mettre en place une politique d’intégration de populations hétérogènes ethniquement et culturellement et éparpillées de surcroît sur des vastes zones géographiques en procédant au désenclavement des territoires pour faciliter l’organisation fiscale coloniale et pour permettre la circulation monétaire. Un trait caractéristique de l’âge impérialiste a donc été la globalisation et l’uniformisation des hommes et des marchandises. Une fois le processus de désenclavement achevé, les colonisateurs procédèrent au découpage de l’espace en fonction des schémas et des plans importés de la métropole. Confrontés souvent à des révoltes et des troubles politiques, les colonisateurs européens ont pu trouver avec le temps, grâce notamment aux techniques de recensement des populations indigènes, une stratégie qui leur a bien réussi dans le passé et qui s’est révélé au fil du temps et même aujourd’hui, d’une redoutable efficacité pour pérenniser l’Âge de l’impérialisme. C’est la stratégie de diviser pour régner. Il est évident que cette stratégie ne peut pas marcher à tous les coups et c’est seulement après son échec que la solution militaire intervenait. Quand les Européens ont mis les pieds dans les anciens empires éthico-religieux, ils ont vite constaté l’hétérogénéité ethnique, culturelle et religieuse de leurs populations. Là où elles dominaient, les puissances européennes jouaient sur les différences de race et de religion pour maintenir leur domination. Par exemple, en Afrique du Nord, la France joua la carte des Berbères et des Kabyles contre les « envahisseurs arabes ». Les Hollandais jouèrent sur les différences entre les habitants de Java et ceux des « iles extérieures » surtout les Moluques. Les Anglais firent de même en Inde en exploitant les différences entre Hindous, musulmans et sikhs. Parmi les manœuvres utilisées par les colonisateurs, il y a l’octroi des statuts privilégiés à une catégorie sociale ou une religion comme l’a fait la France au Liban en attribuant la présidence de la République aux chrétiens maronites du Liban pourtant minoritaires dans le pays du Cèdre. Les Anglais ont fait la même chose en Inde quand le gouvernement britannique octroya en 1909 un statut spécial aux musulmans indiens. En revanche, il n’a pas réussi à le faire pour les coptes d’Egypte. C’est aussi la même stratégie, diviser pour régner qui a été mise en œuvre par les puissances européennes pour démanteler l’empire ottoman au sein duquel ont vécu pendant cinq siècles, une multitude d’ethnies et de religions.

C’est cette même stratégie, diviser pour régner, qui a permis aussi de démanteler le bloc soviétique, la Yougoslavie et l’Union soviétique. Dans des pays plus ou moins homogènes culturellement comme les pays d’Amérique Latine, le système impérialiste s’est maintenu grâce à des dictatures militaires indigènes. A la fin des années quatre-vingts du XXe siècle, les Américains ont joué la carte de l’intégrisme islamique en armant les talibans contre le régime communiste de Nagibullah en Afghanistan contribuant ainsi au réveil de l’intégrisme musulman qu’ils s’efforcent de combattre aujourd’hui au nom de la lutte contre le terrorisme international. Quand la politique diviser pour régner a échoué dans l’Irak de Saddam Hussein, c’est l’option militaire qui a été choisie pour changer la donne en procédant à la mise en place d’un système politique confessionnel en jouant la carte de la majorité chiite contre la minorité sunnite. Pour démanteler la Yougoslave de Tito, c’est la même technique de diviser pour régner qui a été pratiquée en dressant Croates, serbes, bosniaque les uns contre les autres. Quand la Serbie de Milosevic a refusé de soumettre à l’instar des autres pays communistes, elle a été frappée par les forces de l’OTAN. La même stratégie est actuellement en cours au Soudan avec le Darfour en essayant d’amputer ce gigantesque pays africain d’une partie de son territoire pour préparer son démantèlement final. Le projet américain du Nouveau Moyen-Orient n’est autre chose que la mise en œuvre de la stratégie de diviser pour régner  en espérant pulvériser les Etats actuels du Moyen Orient en une myriade de mini États fondés sur une base purement raciale ou confessionnelle et cela dans le but de faciliter l’affaiblissement de l’influence de la religion musulmane qui constitue aujourd’hui une entrave sérieuse aux différents projets géostratégiques des pays impérialistes dans cette région du monde.

L’âge actuel de l’impérialisme n’a pas d’égal dans l’histoire de l’humanité, car les empires éthico-religieux avaient été bâtis sur des aires géographiques bien déterminées. Plusieurs empires coexistaient dans le monde avec chacun ses traditions et ses traditions culturelles. C’est pourquoi nous avons sciemment employé le terme empire au pluriel pour signifier la présence simultanée de plusieurs empires au sein desquels la diversité de l’homme et de la nature était de règle. Avec l’avènement de l’âge de l’impérialisme, c’est l’uniformisation des hommes et des espaces avec ses conséquences ravageuses dont la plus importante et la plus absurde est l’extension de la pauvreté dans un monde où les richesses produites n’ont jamais été si immenses. Pour définir ce qu’est réellement l’âge de l’impérialisme, nous souhaiterions évoquer un rapport des Nations-unies publié en 1999 où il était dit que la pauvreté pouvait être rayée de la carte grâce à la fortune des sept premiers milliardaires. La revue américaine Forbes qui publie tous les ans un classement des hommes les plus riches dans le monde estime que le nombre de milliardaires connaît un accroissement exponentiel. Il y a fort à parier que depuis 1999, ce ne sont plus les sept hommes les plus riches du monde qui peuvent éradiquer la pauvreté de la surface de la planète mais un seul homme, en l’occurrence un mexicain d’origine libanaise, Mr Slim, qui détient le monopole des télécommunications au Mexique et dont la fortune a augmenté en une seule année de 2 milliards de dollars, qui sera à même de nourrir tous les affamés de la terre.

FAOUZI ELMIR

MOTS CLES: empires, impérialisme, colonialisme.


[i] Sur la science médiévale, voir F. Elmir, Origines médiévales de la science, études d’histoire et d’épistémologie, Editions SIRESS, 2005.

[ii] Geoffrey Parker, la révolution militaire, la guerre et l’essor de l’Occident 1500-1800, Paris, Gallimard, 1993.

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